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Commentaire de Jean-Philippe Immarigeon

sur L'affaiblissement de la France est le mistigri des présidentielles 2007


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Jean-Philippe Immarigeon Jean-Philippe Immarigeon 25 janvier 2007 14:14

Madame,

Je réponds à la première moitié de l’article qui me semble symptomatique du piège dans lequel une certaine littérature décliniste a réussi à nous entraîner.

Tout d’abord à titre liminaire, je ne suis pas le seul à rappeler que l’antienne sur le déclin de la France a commencé, dans sa forme moderne, il y a quasiment trois siècles : nous perdions alors les forces vives du royaume du fait de la révocation de l’Edit de Nantes, argument toujours avancé aujourd’hui et revigoré par la thèse de Weber sur la symbiose capitalisme-protestantisme. Durant la guerre de 7 ans (Rossbach, Québec), même Voltaire s’y était laissé entraîner. Les Anglais nous piquaient les Indes et le Canada au moment du triomphe de l’Encyclopédie dans une Europe qui parlait et pensait français : mais avec le recul, qu’est-ce qui est le plus important, et que reste-t-il des empires coloniaux ? Car l’Europe n’était pas française à cause d’un taux de croissance ni d’une balance de commerce extérieure, elle l’était par la force de sa pensée. Et on pourrait multiplier les exemples. Pourtant, à chaque Sedan, la thèse ressort, certains ont même essayé d’en faire un procès dans la bonne ville de Riom, procès avorté parce que, précisément, l’accusation a été rapidement démontée.

Et le génie de l’homme du 18 juin c’est précisément d’avoir compris la vanité de la puissance, allemande en 40 mais qu’il prévoyait devenir américaine rapidement, et qui aurait pu tout aussi bien être soviétique. La roue de la puissance tourne tellement vite (voir l’Irak aujourd’hui)... Relisez les « Antimémoires » de Malraux, ou « L’écriture de Charle de Gaulle » de Dominique de Roux, qui expliquent la pensée gaullienne sur « l’au-delà du déclin », sur la survie qu’il y a après les « Longues marches » auxquelles peu de civilisation ont survécu.

En second lieu, le discours sur la « puissance » française n’a aucun fondement historique, et il n’y a que les anglo-saxons pour nous accuser, lorsque la France les contrarie, d’avoir des rêves de gloire déçus. Quel historien français a jamais fait l’éloge de cette puissance ? Tous répètent que la France a toujours joué de ses alliances changeantes, de ses ressources limitées, et même de ses échecs pour, par « des actions sur des actions possibles » pour reprendre une définition parfaite du « pouvoir » donnée par Michel Foucault, se faire sa place au soleil. Sans les banquiers lombards les rois de France ne pouvaient rien. Endettement, dépréciation de la monnaie, retournements d’alliance, les manuels d’histoire sont remplis de ce quasi-éloge de la faiblesse, sans que les écoliers précisément s’en rendent compte. Louis XIV a mis la France à genoux, affamée et ruinée les 10 dernières années de son règne, et c’est un miracle de sa diplomatie que le royaume n’ait pas alors été dépecé par d’autres comme durant la Guerre de cent ans. Il n’y a qu’une seule fois où nous nous sommes crus « les rois du pétrole » : parce que la Convention nationale avait tenu à distance l’Europe entière en l’An II, parce que la Révolution parachevait ce siècle de pensée française qui a continué d’ailleurs à se répandre par des voies plus pacifiques, un de ses anciens généraux a cru le « moment français » arrivé et a tenté d’impérialiser l’Europe. Cela nous a mené à occuper le Kremlin durant 5 semaines en 1812, occupation unique dans l’histoire de la Russie, mais ce qui a immédiatement suivi nous a définitivement guéri.

Il est d’autres nations qui ont trébuché sur ces crises, ces accidents, et sont depuis longtemps au cimetière de l’Histoire. Pas nous, malgré la mort clinique au soir du 17 juin 1940, encéphalogramme plat. Pourquoi, alors qu’on peut difficilement imaginer pire situation ? Voilà un fait qui nous trouble depuis 65 ans, et qui dérange beaucoup de nos « faux-amis ». Et c’est finalement ce fait que vous cherchez, après tant d’autres, à mettre en forme, à expliquer. Contentez-vous de le prendre pour ce qu’il est. La France n’est pas sortie de l’Histoire puisqu’elle est toujours là. C’est l’Egypte de Pharaon qui en est sortie, c’est Rome, c’est la Perse, c’est l’URSS, et, si j’osais, Donald Rumsfeld. Mais pas nous.

Votre discours sur la puissance supposée perdue, qu’on trouve de manière récurrente depuis dix ans chez Fox News et dans le Wall Street Journal, et parfois chez nos amis britanniques lorsqu’ils sont très énervés après nous, est totalement idéologique. Notre pays tel qu’il a toujours été au milieu des autres tels qu’ils sont, voilà la maxime gaullienne que vous trouverez dans ses « Mémoires de guerre ». Nous n’avons été grands que par effet de levier, et c’est précisément cela le « pouvoir ». L’Angleterre n’a pas procédé autrement, contrôlant durant un siècle et plus le sous-continent indien avec pas plus de 10.000 soldats et administrateurs. Cessez de vous focaliser sur des statistiques ou des chiffres, ou alors rapprochez les de ceux d’il y a trois siècles, vous serez surprise de la permanence.

Dire que nous sommes une petite nation (ce qui est sans doute exact en soi, mais encore faut-il le démontrer autrement) parce que nous avons besoin de l’ONU pour nous faire entendre est une ânerie. Comment se faire entendre si personne n’écoute et relaie notre parole ? Ce que nous faisons actuellement vous et moi, utiliser ce que d’aucun commencent à appeler « le 5ème pouvoir », n’est-ce pas précisément utiliser l’effet boule de neige du Net, comme les stratèges et les diplomates ont toujours su faire de tous les temps ? Les Américains, qui n’ont jamais compris la différence entre « puissance » et « pouvoir », sont en train de sombrer pour s’être construit un Etat qui, parce qu’il refuse cette relation aux autres et se croit puissant seul contre le reste du monde, va disparaître s’il s’obstine dans cette erreur tant historique que philosophique.

voir http://americanparano.blog.fr

Je ne sais pas si nous tiendrons encore les 15 siècles que nous avons vécus, mais ce que je sais, c’est que Pharaon aimerait sans doute débattre avec nous, et échanger une part de sa puissance éteinte contre la garantie d’être toujours dans l’Histoire, lui qui n’y est pas plus que les descendants de ses vainqueurs d’un jour, Alexandre puis César.


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