Najat,
Non seulement j’ai été prof, mais
même prof de lettres, et j’ai passé bien des heures de ma vie à
expliquer Pascal, mais certainement pas comme les collègues de ma
discipline qui, pour la plupart, n’entendent pas grand chose à la
philosophie. Par votre longue défense de l’Auvergnat, vous m’avez
cruellement obligé à rouvrir des volumes que je croyais refermés
pour jamais et j’ai même relu entièrement « de l’esprit
géométrique et de l’art de persuader », non sans une profonde
horreur.
Que vous me disiez qu’il faut
distinguer entre le raisonnement discursif, les « longues
chaînes de raison » dont parle Descartes, et l’intuition qui
impose immédiatement ses lumières, je le veux bien, mais ça ne
nous mène pas très loin sinon nulle part.
Pascal oppose les géomètres aux gens du monde qui ont l’esprit de
finesse et sont rebutés par les démonstrations. C’est cette
opposition que je récuse totalement, et par expérience : j’ai eu
d’excellents élèves en lettres, ils étaient aussi particulièrement
brillants en mathématiques. Les meilleurs des sections purement
« littéraires », en revanche, qui mettaient un imbécile
point d’honneur à ne rien entendre aux mathématiques, je les ai
assez régulièrement trouvés aussi fumeux que les collègues de ma
discipline.
On ne peut pas faire des mathématiques
sans recourir à l’intuition : Pascal parle bien « des
principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent »,
mais quand on lit ses démonstrations ou celles de Desargues, on a
intérêt à s’accrocher parce qu’il faut se représenter mentalement
des figures complexes dans l’espace, et non pas seulement les
propriétés élémentaires des polygones du plan. Le reproche qu’on
peut faire à Pascal, c’est justement d’essayer de démontrer des
problèmes devenus très complexes avec les mêmes méthodes que les
anciens et sans recourir à la géométrie algébrique de Descartes
qui est quand même d’une tout autre élégance, et beaucoup plus
puissante.
Vous me dites qu’il y a des choses en
géométrie qu’on ne peut pas démontrer. Je ne vous ai jamais dit le
contraire, c’est tout le problème de l’axiomatique, mais quand vous
me dites qu’on ne peut pas « démontrer cette courbure »,
parlant probablement des géométries non-euclidiennes, cela n’a pas
beaucoup de sens : la notion de courbure n’est pas une idée vague en
rapport avec l’expérience sensible, elle résulte d’un certain
nombre d’axiomes et de définitions qui sont tout à fait suffisantes
pour qu’on puisse bâtir là-dessus quelque chose de consistant. Pour
illustrer le problème de la contradiction en mathématiques, vous
auriez pu évoquer la théorie de Cantor critiquée par Russel à
propos de la question de l’ensemble de tous les ensembles qui
n’appartiennent pas à eux-mêmes. Cet ensemble s’appartient-il ?
Mais cette difficulté logique n’a pas été insurmontable
puisqu’elle a conduit à la théorie des types logiques. Cela vous
prouve en tout cas surabondamment s’il en était besoin la
falsifiabilité des mathématiques, qui est selon Popper le critère
même de la scientificité. Si la psychanalyse ou les religions
étaient aussi aisément falsifiables, on pourrait peut-être passer
à des domaines de la réflexion un peu plus excitants !
Pour me prouver qu’il y aurait de
l’irrationnel jusque dans les mathématiques, vous écrivez : « le
triangle, comme objet géométrique, n’est pas le résultat
d’un discours déductif de la raison. Il n’est pas
« démontrable ». » Là, je n’y comprends rien du
tout. Il n’a jamais existé un triangle, personne n’a jamais pu VOIR
un triangle, le triangle est un concept et il se réduit entièrement
à la définition qu’on en donne, il n’existe pas au-delà, dans le
monde sensible, étant constitué de droites sans épaisseur et donc
invisibles, et on ne peut y accéder, pour parler comme Descartes,
que par une « inspection de l’esprit ». Pour le définir,
il a bien fallu disposer d’abord de notions plus élémentaires :
celle du plan, celle de la droite, celle du point. Il n’y a rien là
à démontrer, cet ensemble de définitions constitue un corpus
suffisamment consistant pour qu’on puisse opérer dessus ad libitum.
Vous me dites quelque part que La
Rochefoucauld serait l’incarnation même de l’esprit de finesse. Je
dis non et je le prouve en l’opposant à l’Auvergnat. Le problème de
Blaise, c’est de persuader, de persuader le libertin. Comme le
marchand d’aspirateurs, il a quelque chose d’énormément positif à
nous vendre : l’exaltante Vérité indubitable du christianisme, avec
le bonheur éternel qui va avec. La démarche de La Rochefoucauld est
inverse, elle est sceptique, elle ne promeut pas une croyance, elle
démolit radicalement les illusions communes. Chaque
vertu est examinée par le bonhomme, et elle « n’est que »,
c’est-à-dire en général pas grand chose, si ce n’est même,
quelquefois, un vice. Il y avait dans les premières éditions
quelques maximes qui évoquaient Dieu. Dans l’édition de 74, elles
sont toutes supprimées. En cela, La Rochefoucauld est un vrai
philosophe, il ne prétend pas avoir accès à une quelconque
positivité, il se contente de faire tomber les masques et de démolir
le faux. Le vrai, c’est ce qui n’est pas encore faux, il se définit
en creux, et provisoirement. En bon sceptique, il doute même de sa
propre radicalité et s’impose quelquefois d’écrire des choses comme
« s’il y a un véritable amour... » « S’il y a une
amitié véritable... », mais cela reste très hypothétique.
Je n’ai jamais dit que le pari de
Pascal fût en rien « arbitraire ». C’est un calcul
d’intérêt, mais c’est là justement qu’on doit confronter le petit
Blaise à La Rochefoucauld pour qui « l’intérêt est l’âme de
l’amour propre ». Et le vieux duc méprise la notion d’intérêt,
qui sent son bourgeois. Pour lui, l’intérêt est méprisable, et
cela nous ramène à l’opposition entre la religion populaire et la
religion des intellectuels. Vous me dites : la vraie religion, c’est
celle des intellectuels. Je pense exactement le contraire :
l’intellectuel a les moyens, lui, de voir des contradictions énormes
que le peuple ne voit pas, et s’il reste religieux, c’est par tartufferie, parce que cela sert ses intérêts de classe de favoriser l’opium du peuple qui endort « la canaille ». La religion devrait bien elle aussi tonner
contre l’amour-propre. « Le moi est haïssable », disait
Blaise, en vrai chrétien, mais elle tient un double discours selon
le clivage des deux cités. L’amour-propre, c’est-à-dire, l’égoïsme
serait monstrueux ici bas, mais, bizarrement, il resterait quant même tout à fait
licite et même recommandable de vouloir rejoindre un jour la cité de Dieu, et la générosité
que la charité implique ne peut donc jamais être désintéressée.
Molière a admirablement vu cela dans la scène du pauvre de "Dom
Juan", lorsqu’il fait répondre au mendiant à qui Dom Juan vient de
demander ce qu’il fait tout seul dans cette forêt : « je prie
pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose ».
Il est ermite mais il lui faut quand même une petite pièce de temps
en temps et il a intérêt à ce qu’il y ait des riches, qu’ils
soient même de plus en plus riches, alors que sa religion lui
représente que la pauvreté est préférable et conduit plus
sûrement en paradis. C’est une comédie, me direz-vous, une satire, mais ces contradictions ne sont pas inventées : elles sont le résultat d’une observation lucide.
Au fond, vous voyez très bien que ce
qui fonde l’athéisme, ce n’est certes pas la révélation venue d’on
ne sait où que Dieu n’existerait pas, c’est simplement une analyse
critique, à la manière de La Rochefoucauld, des comportement et de leur articulation à la morale : A
supposer même que Dieu existât, il y aurait quelque chose de
profondément immoral dans le désir d’être sauvé et d’organiser sa
vie selon cet objectif, de faire comme le petit chien-chien à sa
mémère qui donne sa papatte pour avoir un susucre. Et quand bien
même Dieu existerait, la soumission à cette entité, qui est la
définition même de l’islam mais qui vaut aussi bien dans les autres
religions du Livre, c’est quelque chose qu’un philosophe ne peut
accepter parce que le sentiment de la crainte peut valoir pour des
esclaves mais pas pour des hommes libres. Cela se démontre-t-il ? Je
ne sais pas. Peut-être bien que cela résulte uniquement d’un
requisit imposé par l’esprit de finesse !