Léo,
Ma « logique sotte », est
celle aussi de toute une tradition littéraire et philosophique que
vous paraissez ignorer. Les « personnes qui se font appeler ver
de de terre ou idiot », comme vous dites, le font par modestie ; a contratio, on
juge souvent qu’elles sont non pas des vers de terre, mais des sages.
On est là dans une sorte d’algèbre morale où s’inverse
traditionnellement le signe qu’il faut affecter à certaines
propositions particulières. Celui qui se diminue, on l’augmente. Celui
qui se juge supérieur et tombe dans ce que les Grecs appelaient l’hybris, on juge préférable de le ratatiner. « S’il
se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante, et le contredis
toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne, qu’il est un monstre
incompréhensible. » écrit Pascal, s’exprimant à propos du libertin dont il
veut ébranler les certitudes. Vous voyez, je suis en train de suivre
sa méthode.
On trouve ce type de schéma constamment dès les
plus anciennes hagiographies. La Légende dorée de Jacques de
Voragine, qui date du XIIIe siècle, n’invente même pas le procédé.
C’est une constante aussi dans la mystique franciscaine ; lisez le
Cantique des Créatures de François d’Assise. Le Tartuffe de
Molière, singeant par hypocrisie ce type de procédé, pour faire
croire qu’il est un saint, recourt à des expressions similaires ; il
dit à Elmire : « « S’il faut que vos bontés daignent me
consoler // Et jusqu’à mon NEANT daignent se ravaler ».
Montaigne et Pascal n’ont cessé de marquer la difficulté, pour
l’homme, de parvenir à la sagesse. Faut-il que je vous rappelle
encore, à propos du ver de terre, justement, cette phrase de Pascal
: « Quelle chimère est - ce donc que
l’homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel
sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses,
imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude
et d’erreur ; gloire et rebut de l’univers ». Et La
Rochefoucauld de poser : « Qui vit sans folie n’est point si sage
qu’il croit ». Ou bien encore : « C’est une grande folie
que de vouloir être sage tout seul » Vous trouverez même déjà
ce type de paradoxologie chez les Grecs : c’est Socrate, par exemple,
dont les disciples louent la sagesse, tout en soulignant qu’il aurait
plutôt l’air d’un fou, puisqu’ils le comparent à l’image
grotesque d’un silène, créature fort peu encline à l’usage de la
raison.
Les dépositaires
de la sagesse, dans le théâtre de Shakespeare, en particulier dans
« King Lear », sont très souvent des bouffons. Le prince
Mychkine, de Dostoïevski, est un être d’une simplicité sublime,
mais il est perçu comme un « idiot », et tel est même
le titre du roman. Je cherche dans la littérature des personnages
assez suffisants pour vouloir prétendre à la sagesse, mais je n’en
trouve pas, ou bien ce sont des personnages carrément ridicules, tel Monsieur
Homais dans Flaubert, ou l’immortel Monsieur Prudhomme inventé par
Henri Monnier.
En ce qui me
concerne, n’étant pas encore complètement cinglé, je n’ai jamais
prétendu accéder jamais à une quelconque sagesse ; je doute même de la
pertinence d’un concept aussi fumeux. Je m’efforce seulement de ne
pas parler pour ne rien dire, et de ne pas me prononcer sur ce que j’ignore.
J’ai lu et relu Pascal ; pendant plus de trente-cinq ans, j’ai dû
l’expliquer en moyenne une quinzaine d’heures par année et je doute
fort que vous puissiez avoir grand chose à m’apprendre sur un sujet
que, visiblement, vous ne connaissez que par ouï dire. Je suis désormais à la
retraite, je n’ai aucune envie de vous faire un cours sur Pascal.
Lisez-le d’abord, on pourra peut-être ensuite en parler sans avoir à enfoncer des portes ouvertes.
Votre dernier
exemple à propos du voile est d’une parfaite insanité. On croirait
que vous voulez donner des verges pour vous faire battre. Seriez-vous
masochiste ?