J’espère qu’on voudra
bien me pardonner la longueur de ce qui suit.
Mon petit essai de mars 2000,
Désacraliser la violence religieuse avait
été envoyé d’abord à la revue
philosophique Singulier Pluriel qui avait annoncé un numéro « La religion à quoi bon ? » où il avait évidemment sa place, puis à Marcel
Gauchet qui dirigeait la revue Le Débat. Il commençait ainsi :
« »« »L’histoire n’est pas un
dieu extérieur, une raison cachée dont nous n’aurions qu’à enregistrer les
conclusions : c’est ce fait métaphysique que la même vie, la nôtre, se joue en
nous et hors de nous, dans notre présent et dans notre passé, que le monde est
un système à plusieurs entrées ou, comme on voudra dire, que nous avons des
semblables."
Maurice Merleau-Ponty, à propos de Max Weber dans La
crise de l’entendement (1955)
Les
deux violences religieuses.
Après la « sortie de la religion » (1) qu’est-ce
qui doit changer pour que la religion puisse aider à "réenchanter le
monde" ? (2) Dans ce monde où l’on continue de tuer au nom de Dieu, la
réponse me paraît évidente : l’attitude envers les textes sacrés qui appellent
au meurtre, qui prônent ou justifient la violence.
Il faut distinguer la violence exercée par Dieu
lui-même dans le monde abstrait ou à venir, par exemple lors du Jugement
dernier, pour punir l’homme qui se conduit mal, et la violence nous concernant
très directement, celle que Dieu ordonne à l’homme d’exercer.
La violence qu’exerce ou exercera Dieu est présentée
comme une réalité justifiée par les trois premières grandes religions
abrahamiques, mais aussi par le bahaïsme, qui a pourtant apporté un progrès
considérable contre la violence religieuse exercée par les hommes. C’est son
prophète, en effet, qui a annoncé comme « première bonne nouvelle » de
son « évangile » (3) le fait que "la guerre sainte est effacée du
Livre". Jusqu’à présent cependant il faut bien constater que cette
heureuse innovation a plus engendré de victimes dans la communauté bahaïe,
notamment dans les pays islamiques, que de sagesse dans les trois autres
religions.
Il me paraît indispensable de réfléchir surtout à la
pérennisation, parmi les violences religieuses, de celle qui est considérée
comme étant commise par les hommes sur ordre de Dieu. Celle-ci est hélas, ici et maintenant, toujours bien
concrète.
Dans son livre La religion dans la démocratie (4) Marcel Gauchet me paraît trop optimiste quand il
écrit : "Nul parmi nous ne peut plus se concevoir, en tant que citoyen,
commandé par l’au-delà. La Cité de l’homme est l’œuvre de l’homme, à tel point
que c’est impiété, désormais, aux yeux du croyant le plus zélé de nos contrées,
que de mêler l’idée de Dieu à l’ordre qui nous lie et aux désordres qui nous
divisent."
L’agnostique citoyen du monde que je suis fera
remarquer que la terre entière est désormais « notre contrée », que
c’est là qu’il faut étudier le « parcours de la laïcité » (sous-titre
du livre) et que certains de ceux qui, comme en Algérie, en Afghanistan ou en
Iran, « mêlent l’idée de Dieu aux désordres qui nous divisent » tuent « parmi nous » très fréquemment. Ceux-là se
disent le plus souvent croyants de l’islam, mais ce sont bien toutes les religions abrahamiques qui continuent de cultiver
la violence religieuse théorique, théologique ; les autres, sur lesquelles ne
porte pas cette réflexion n’étant
pas pour autant tenues pour dépourvues de toute violence.
Le fanatique qui passe à l’acte criminel a bon dos. On
souligne qu’il n’a rien compris, ne veut pas comprendre même lorsque,
précisément, il a trop bien compris en prenant à la lettre ce qu’on lui a
demandé de prendre à la lettre. Qui peut soutenir qu’il est seul responsable et
qu’on ne triche pas quand on met un fossé entre ses actes, horribles, et ceux
que les religions -traditionnelles, officiellement reconnues- lui ont enseignés
comme parfaitement justifiés en d’autres temps ? …/…
Notes :
(1) Dans son livre Le désenchantement du monde (éd. Gallimard, 1985) Marcel Gauchet, qui reproduit
dans son titre une expression de Max Weber, précise qu’il ne faut pas
interpréter ce qu’il appelle « la sortie de la religion » comme une
« disparition » de la religion : "On peut concevoir, à la limite,
une société qui ne comprendrait que des croyants et qui n’en serait pas moins
une société d’au-delà du religieux…"
(2) L’expression est employée, à propos du judaïsme
libertaire en Europe centrale, par Michael Löwy dans le livre qu’il consacre à
ce courant : Rédemption et Utopie
(PUF, 1988)
(3) Le Kitab-I-Aqdas (Le Plus saint livre), éd Bahaïes, Bruxelles 1996.
Sur la foi bahaïe voir Le Monde Diplomatique de juillet 99 ou Manière de voir
n°48 : La foi bahaïe contre les fanatismes par William Hatcher, ou Les Bahà’is par Christian Cannuyer (éd. Brépols, 1987), ou La
foi bahà’ie en quelques mots par
Pierre Spierckel (éd. L’Harmattan, 2000)
(4) éd. Gallimard, 1998
Ni Singulier
Pluriel ni Le Débat de Marcel Gauchet n’ont publié mon petit essai. S’ils
l’avaient fait - ou encore si Elisabeth Lévy avait publié dans la collection
qu’elle dirigeait la compilation qui le contenait et
que je lui proposai 5 jours après le 11 septembre 2001 - je pense qu’on aurait
gagné du temps, car il faudra bien un jour s’attaquer sérieusement à la théologie
criminogène.
ou encore »elle n’est pour rien dans la violence religieuse
effective« n’est pas seulement un encouragement
indirect au crime religieux, c’est un aveuglement, un nouveau négationnisme qui devient chaque jour plus
grotesque.