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Commentaire de Pierre-Marie Baty

sur Suicide ou rédemption, dégradation ou régénération de l'humanité au 21ème siècle


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Pierre-Marie Baty Pierre-Marie Baty 23 octobre 2012 14:16

Ce qui me dérange chez Guénon, c’est que toutes ses idées se basent sur un postulat d’existence d’une « tradition » perdue, au sens qu’il lui donne c’est-à-dire en simplifiant : « autrefois on savait (le secret de la vie, de l’univers, du bonheur, de l’unité etc), et maintenant on ne sait plus. »

Bien que j’admette sans mal qu’épisodiquement, certains individus dans l’histoire du monde aient pu atteindre cette compréhension, et l’ethnologie nous en donne d’ailleurs de nombreux exemples, à ma connaissance aucun n’a réussi à partager cette connaissance avec ses voisins. Je ne connais aucune tentative de propagation d’une révélation qui n’ait abouti à la dénaturation du message.

Le premier écueil est qu’entre l’idée de la chose et sa formulation, c’est-à-dire entre la pensée du gourou et son message, lequel message est nécessairement basé sur un jeu restreint de symboles, j’ai nommé le langage, il y a déjà appauvrissement. La première concession à l’encontre de l’intégrité de l’idée est effectuée par celui-là même qui entreprend de la transmettre : il doit choisir des termes, c’est-à-dire simplifier.

Le second écueil est qu’ensuite, une fois le message simplifié formulé (prononcé ou écrit), pourrait-on dire encodé sous un jeu de symboles, l’interprétation de ces symboles par le destinataire intervient. Car le langage a ceci de particulier qu’un symbole ne désignera pas exactement la même idée chez deux auditeurs différents. La seconde concession à l’encontre de l’intégrité de l’idée, et la première concession à l’encontre de l’intégrité du message, est effectuée par celui qui le reçoit.

Le troisième écueil intervient quand, une fois le message reçu, son récipendiaire se rend compte qu’il n’est pas intégralement décodable, et se met alors à y chercher un sens alternatif. C’est la seconde interprétation du message, ou relecture, qui est la troisième concession à l’encontre de l’intégrité de l’idée, seconde concession à l’encontre de l’intégrité du message, et première concession à l’encontre de son interprétation littérale. Comment voulez-vous, avec cela, que l’idée du gourou soit correctement transmise ?

Le seul langage non-ambigü dont dispose l’humanité est à l’heure actuelle le langage mathématique. Ce ne serait pas une mauvaise idée, à mon avis, d’en tenter enfin l’emploi sur ces sujets-là — et si nous découvrons que sa symbolique est trop pauvre pour exprimer l’idée sans la trahir, alors c’est peut-être qu’il est temps de changer de paradigme.

La seconde chose qui me dérange chez Guénon c’est une certaine propension naïve à idéaliser les spiritualités orientales avant même de les connaître. Je dirais que c’est le syndrôme du « si ça va mal chez moi, ça ne peut qu’aller bien chez les voisins ».

Guénon a apporté une grande contribution à la philosophie occidentale en général, et une foule d’idées pertinentes ; pour autant, en faire le maître à penser, l’horizon indépassable de la pensée me dérange. Guénon c’est, pour moi, un aventurier du spirituel qui a trouvé des choses intéressantes et a tenté tout au long de sa vie de les organiser dans un système cohérent. Mais son système, bien qu’il contienne des idées intéressantes, n’a eu d’adéquation que pour lui-même et il est vain d’en faire un maître à penser.

Cela dit, il s’est initié au soufisme à la fin de sa vie, signe heureux qu’il avait déjà mis de l’eau dans son vin.


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