Si le régime venait cependant à
s’effondrer, je n’envisage pas une seconde que les minorités puissent
accepter de rester dans le cadre national actuel sans l’obtention de
garanties occidentales extrêmement fortes quant à leur sécurité
physique. Et même avec ces garanties j’en doute. Elles signeraient leur
arrêt de mort d’autant qu’étrangement les Français et les Américains qui
soutiennent et arment la rébellion n’ont demandé aucun engagement
“anti-génocidaire” après la chute éventuelle de Bachar. On peut imaginer
alors l’Iran et l’Irak soit accueillir ces minorités, soit favoriser,
avec l’appui de la Russie, la formation d’un réduit alaouite avec
notamment un couloir stratégique jusqu’à Tartous. Mais le problème
resterait entier car ce que veulent les Occidentaux c’est l’accès syrien
à la Méditerranée et le transit pétrolier et gazier par le territoire
de la Syrie.
Mais au risque de vous surprendre, je
pense que la baisse de la médiatisation par l’Occident du conflit syrien
est le symptôme d’une réalité : l’Occident est en train de perdre la
guerre en Syrie. Il peut soutenir le terrorisme à Damas et contre les
forces de sécurité, lesquelles opposent une répression cruelle, mais il
ne dispose pas de la capacité d’abattre l’appareil sécuritaire syrien.
L’armée syrienne dispose de la maîtrise de l’espace aérien et ce n’est
pas demain la veille que la France et les États-Unis prendront la
responsabilité d’une guerre mondiale avec la Russie. Donc je crois que
le régime va tenir. On est arrivé à la situation étrange où la France
doit régler le problème d’Al Qaïda au Mali et soutient indirectement
Al-Qaïda en Syrie. Le monde est décidément fou.
Une fois de plus, tout ramène à la
question iranienne. L’Iran est la clé du futur Moyen-Orient. Si l’Iran
revient à son alliance stratégique avec les États-Unis d’avant la
Révolution chiite islamique de 1979, alors on peut penser que les
États-Unis et Israël s’appuieront sur le chiisme pour faire contrepoids à
un islam sunnite globalement hostile à l’Occident. Mais une autre
hypothèse est possible : que les États-Unis, la France (n’oublions pas
que les priorités de Paris sont aujourd’hui Doha et Ryad) et la
Grande-Bretagne, proches de la Turquie (membre de l’OTAN) restent
fortement alliées aux monarchies sunnites et entretiennent de bonnes
relations avec les républiques dominées par les Frères musulmans
(Tunisie, Égypte, mais quid de l’Algérie demain ?) et alors on ne peut
pas exclure qu’Israël se découple de l’Occident pour se rapprocher d’un
axe Russie/monde chiite hostile à la Turquie et aux monarchies
pétrolières.
Reste en suspens aussi l’éternelle question kurde avec le jeu de la Turquie.
Enfin il ne faudrait pas oublier les
inquiétantes évolutions dans certains pays d’Europe de l’Ouest comme la
France, le Royaume-Uni, la Belgique, pays ou des minorités musulmanes
sunnites de plus en plus structurées sur le plan identitaire, de plus en
plus revendicatives sur le plan de l’islam, de plus en plus financées
par les monarchies sunnites (voir les investissements du Qatar en
France), vont sans doute jouer un rôle croissant dans la définition des
politiques étrangères de ces pays. Comme vous le savez, en matière de
politique étrangère (on l’a vu longtemps s’agissant du lobby juif aux
États-Unis), ce ne sont pas les majorités dormantes qui pèsent sur la
décision, ce sont au contraire les minorités agissantes organisées. Or
dans l’Ouest de l’Europe, ce que l’on a longtemps appelé le lobby juif
est de plus en plus faible, concurrencé par le poids du lobby
pro-musulman ou pro-arabe dans les partis de gauche notamment.
Une chose finalement est certaine :
avant que nous n’aboutissions à de nouveaux équilibres au Moyen-Orient,
le chemin sera pavé de nombreuses souffrances…
Aymeric Chauprade
Conférence donnée à Funglode, Saint Domingue, le 27 novembre 2012.