Mwana Mikombo
« …je suis étonné par la position du
COMINTERN à propos de MARCUS GARVEY, figure emblématique du Mouvement
d’émancipation des NOIRS. J’aimerais connaître votre appréciation du
garveyisme. »
Effectivement, la figure de Marcus Mosiah Garvey
(1887-1940) occupe une place de premier rang dans le mouvement d’émancipation
raciale des Noirs du joug des Blancs. D’origine jamaïcaine installé aux
Etats-Unis en Amérique, Garvey est le premier militant d’envergure de la
diaspora africaine à avoir conçu et monté le projet d’Union des Noirs, non
seulement aux Etats-Unis, mais partout
dans le monde avec l’Afrique comme Mère-Patrie.
Face à l’occupation coloniale blanche de sa Mère-Patrie
l’Afrique, Garvey est le premier à avoir lancé le mot d’ordre « L’Afrique aux africains ». Garvey avait
indéniablement des talents d’organisateur des masses qui le plaçaient nettement
au-dessus des autres ténors du panafricanisme. On pense notamment à William Edward Burghardt Du Bois, Cyril Lionel Robert James, Henry
Sylvester-Williams et bien d’autres qui voguaient dans la sphère purement
intellectuelle.
Par son don exceptionnel
d’organisateur, Garvey créa pour les populations noires victimes de la
ségrégation raciale blanche, des magasins, des usines, des entreprises, des
réseaux de distribution, des journaux, des écoles, des instituts, des
universités, une armée en uniforme. Marcus Garvey organisa une flotte marine
pour le retour des Noirs en Afrique leur Mère-Patrie.
Garvey n’était pas
seulement un organisateur exceptionnel. Il était aussi et surtout un idéologue,
un penseur révolutionnaire, un grand tribun. Son idéologie était une réaction
de révolte contre l’oppression esclavagiste, ségrégationniste, raciste, de
l’homme Noir par l’homme Blanc. Au bout de sa démarche philosophique, Garvey
concluait à la nécessité absolue pour les Noirs de pratiquer la solidarité de
race pour faire renaître l’Afrique des cendres de l’occupation blanche, pour
restaurer le glorieux passé précolonial africain.
C’est donc à juste titre que Marcus Garvey est
considéré comme l’initiateur du nationalisme noir, du panafricanisme.
« Je suis
étonné par la position du COMINTERN à propos de Marcus Garvey »
Le rôle de l’Internationale Communiste (COMINTERN)
était d’éclairer l’ensemble du mouvement de libération des peuples de
l’exploitation et de l’oppression capitaliste et impérialiste. Le COMINTERN se
fondait sur la doctrine du communisme, le marxisme ou léninisme-stalinisme pour
analyser les divers mouvements et adopter des positions.
Le COMINTERN avait effectivement condamné le mouvement panafricain
de Marcus Garvey en des termes très ferme que voici :
« Le
garvéisme, qui fut l’idéologie des petits propriétaires et des ouvriers nègres
d’Amérique et qui a gardé une certaine influence sur les masses nègres, est
devenu de même un obstacle à l’entrée de ces masses dans la voie
révolutionnaire. Après avoir revendiqué pour les nègres une complète égalité
sociale, il s’est transformé en une sorte de « sionisme » nègre qui,
au lieu de préconiser la lutte contre l’impérialisme américain, lance le mot
d’ordre du « retour en Afrique » Cette idéologie dangereuse, qui n’a
rien d’authentiquement démocratique et se plaît à agiter les attributs
aristocratiques d’un « royaume nègre » inexistant, doit se heurter à
une résistance énergique, car, loin de contribuer à la lutte émancipatrice des
masses nègres contre l’impérialisme américain, elle lui fait obstacle.
A toutes ces tendances
s’oppose le communisme prolétarien. Grande idéologie de la classe ouvrière
révolutionnaire internationale, il se distingue de toutes et en premier lieu de
la social-démocratie par la lutte révolutionnaire, théorique et pratique qu’il
mène en plein accord avec la doctrine de Marx et d’Engels pour la dictature
prolétarienne en utilisant toutes les formes de l’action de masse du
prolétariat. »
Aujourd’hui, rétrospectivement, cette condamnation du
COMINTERN, à mon avis, était inopportune, erronée, en ce qui concerne le
mouvement panafricain initié par Marcus Garvey. L’erreur ne repose pas sur le
fait de caractériser le garveyisme comme étant « l’idédologie des petits proriétaires et des ouvriers nègres ».
Cette caractérisation est juste du point de vue social Du
point de vue idéologique, le garveyisme (ou garvéisme) était effectivement l’idéologie
d’un mouvement de masse de composition sociale hétérogène des ouvriers et
petits propriétaires. Par contre, fait très important, cette idéologie
exprimait la révolte de la race Noire contre l’oppression de race de surcroît
très féroce de la part de la race Blanche. De là à rapprocher le garveyisme
avec le sionisme, il y a une exagération déplacée, en tout cas choquante.
D’abord, le sionisme prône le retour des juifs à une
Mère-Patrie « Eretz Israël » (terre
d’Israël) conquise au temps biblique sur un peuple autochtone (Canaan) par
massacres et génocides. Ce qui est très loin du garveyisme qui prônait
légitimement le retour à une Mère-Patrie, berceau originel, autochtone.
Ensuite, le sionisme en Amérique a toujours été l’idéologie spirituelle de la ségrégation
raciale et de l’esclavage des Noirs par les Blancs selon les préceptes
bibliques qui le fondent alors que le garvéisme n’avait jamais prôné
l’esclavage pour personne.
Enfin, le garveyisme, même étant une « idéologie de petits propriétaires et des
ouvriers nègres d’Amérique », était une expression légitime de la révolte
Nègre contre l’ordre racial Blanc. De ce seul fait, le garvéisme avait un
caractère révolutionnaire légitime d’auto-défense raciale, anti-impérialiste, même
sans être communiste.
La condamnation du garvéisme par le COMINTERN repose
manifestement sur un manque de maîtrise de données historiographiques extra-européennes,
particulièrement des peuples nègres. Ces données historiographiques font
cruellement défaut dans les annales du marxisme contrairement à celles
relatives à l’Europe. Toutefois, on ne saurait tenir rigueur au marxisme car on
comprend la jeunesse de cette science de la libération des peuples, la
faiblesse de ses moyens, la rudesse et l’urgence des luttes sociales à laquelle
elle est confrontée.
On sait que le marxisme, dont le léninisme-stalinisme
est le développement, est la science de libération des peuples élaborée dans des
conditions extrêmement rudes des luttes sociales en Occident. Et cette science
est relativement jeune. Dans ces conditions, il est tout à fait concevable que
le léninisme-stalinisme, malgré son adéquation scientifique avec son objet, la
libération des peuples, ait pu être induite en erreur par l’insuffisance
documentaire. En effet, la bonne documentation est la condition nécessaire du
développement de toute science.
L’insuffisance documentaire du marxisme, le
léninisme-stalinisme, est surtout manifeste dans le domaine de la paléontologie
et de l’anthropologie humaine. On constate en effet que Marx et Engels, Lénine
et Staline, n’ont pas abordé la question de l’origine de l’homme et ses
différentes races. Engels pourtant, dans son étude sociologique de l’origine et
du développement de la société humaine, au détour d’une phrase, avait situé vaguement l’origine de l’homme quelque
part dans les régions tropicales en ces termes :
« Enfance du genre
humain qui, vivant tout au moins en partie dans les arbres (ce qui explique seul
qu’il se soit maintenu malgré les grands fauves), résidait encore dans ses
habitats primitifs, les forêts tropicales ou subtropicales. » (1)
Engels n’avait pas poussé son intuition et son audace
jusqu’à investiguer sur la réalité concrète de cet Homme tropical originel.
Engels s’est contenté des études tierces, réalisées auprès des tribus indiennes
des Etats-Unis, par un colon américain Lewis Henry Morgan (1818-1881). On
comprend qu’Engels et Marx, croulant sous la lourde charge du combat
prolétarien contre la bourgeoisie en Europe, aient été tributaires des
matériaux coloniaux et de leur interprétation fournis par Morgan.
( à suivre)