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Commentaire de Luc-Laurent Salvador

sur De l'animal à l'homme par l'invention du religieux : retour sur le modèle sacrificiel de René Girard


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Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 5 août 2013 07:13

Bonjour COLRE

Voici ma réponse à votre commentaire.

Divisée en deux parties pour rester en dessous de la taille limite...

Une grande partie du désaccord me paraît tourner autour du « statut » de « la » science. A la fois vous souhaitez situer vos recherches dans la démarche scientifique (votre « amendement » darwiniste le montre, de même que vos références aux épistémologues), et à la fois je découvre avec étonnement une critique explicite (mais souvent implicite) sur le fonctionnement scientifique. Je lis dans la réponse que vous me faites : 

« …à condition toutefois de reconnaître aussi que la science normale n’est que le résultat d’un combat permanent entre « sectes » diverses et autres qui usent de tous les moyens possibles pour accéder au pouvoir, cad, aux financements. »
On dirait du Dugué… 

Franchement, vous pensez qu’on devrait aussi peu que ce soit se garder de critiquer explicitement ou implicitement le fonctionnement scientifique ?
Le coeur de l’esprit scientifique, n’est-ce pas le polemos ?
Il me semble que la critique n’est donc pas seulement utile, nécessaire, elle est un devoir.
Et la plus ravageuse, la meilleure.
Le principal défaut de la science est, précisément, je crois, la possibilité qu’ont les vieilles idées de s’assoir sur le pouvoir financier et institutionnel pour durer.
Encore une fois, il suffit de revenir à ce qui s’est passé avec Wegener et la dérive des continents et la messe est dite, non ?
Les scientifiques humains, trop humains obéissent aux lois de la dynamique de groupe mises en évidence par la psychologie sociale.
Le grégarisme intellectuel est la norme et la dynamique est, comme dans tous les processus organisationnels (vivant, idées, économie) une visée de reproduction, de maintien des équilibres.
Je ne vois donc pas, à part peut-être la brutalité de l’expression, ce qui vous gêne avec l’idée de « sectes » en compétition pour l’accès au pouvoir financier et intellectuel

Je ne peux évidemment pas être d’accord sur cette façon de confondre « la » science et le milieu scientifique (des humains comme les autres)

« La » science est une idéalisation, au mieux un projet, donc quoi qu’il en soit, une fiction, nécessaire, sans doute, mais une fiction quand même.
Personne n’a mis le doigt sur « La » science.
Comme St Thomas, je m’intéresse à ce qu’on peut toucher du doigt, je m’intéresse à la science en action comme dit Latour, la science bien concrète que j’ai vue fonctionner depuis quelques décennies.

et, à l’intérieur du milieu scientifique, les imposteurs et les passionnés de la connaissance. Je ne vous suis même pas dans votre critique des arrivistes « avides de pouvoir » étant donné que les arrivistes peuvent être d’excellents scientifiques… tout comme les passionnés peuvent être de déplorables chercheurs - j’en connais au moins deux ou trois sur AV. Quant à la course aux financements, il faudrait m’expliquer comment y échapper dans notre société qui ne s’intéresse qu’aux applications rentables de « la » science… Elle n’est donc pas une tare mais une dommageable obligation.

Ne me dites pas que vous ignorez le niveau de consanguinité qui existe entre les experts qui distribuent la manne financière et ceux qui la recoivent.
Si la science était démocratique, un ça se saurait, deux son fonctionnement actuel serait largement discuté sur la place publique en tant que système corrompu sinon de corruption généralisée.
Quand je parle de corruption, je ne parle pas que de l’aspect financier.
Je parle aussi d’une corruption de la pensée, ce qu’on pourrait appeler un syndrome Babel.
Maintenant, ne soyez pas effrayée, quelle que soit (ce qui pourrait passer pour) la dureté de mon jugement, je ne juge pas au sens où je ne vis pas dans un milieu scientifique abstrait que je pourrais juger sans arrière-pensées. La recherche que je connais est faite de personnes, des humains, qui sont chacun compréhensibles et donc pardonnables quant à l’imperfection et parfois la bêtise ou la méchanceté de leurs modes de fonctionnement.
Si vous voulez, c’est pareil que pour les hommes politiques.
On ne peut reprocher aux individus d’être corrompus.
On ne peut que regretter de ne s’être pas donné des institutions et des modes de fonctionnement qui garantissent l’absence de corruption.
La démocratie grecque me paraît séduisante sous ce rapport.
Je rêverais de cela pour la science : une science régie (financée) par l’agora et non par les lobbies et leurs marionnettes politiques ou scientifiques.

Deuxième point (lié) : finalement, l’interprétation girardienne n’est-elle qu’une « belle hypothèse », une « simple hypothèse » et non une « thèse » (ce que vous dites parfois) ou bien un « système cohérent », une « énorme structure théorique » (ce que vous me dites à moi) ? cette hésitation me semble répondre à une façon de se prémunir sur 2 tableaux : éviter les critiques sur la non-scientificité de l’interprétation de R Girard soit parce qu’elle ne relève pas vraiment de « la » science, soit parce qu’elle en relève trop et qu’elle est alors inaccessible au chercheur de base un tantinet décrié (« pitchs théoriques », « petites expériences édifiantes », « discourir librement », « discours plus ou moins délirant stigmatisé par Sokal »…).

En matière de science, je vis essentiellement dans le monde III de Popper. Les critiques sur la non-scientificité, je m’en sers comme un roublard pour taquiner la psychanalyse et c’est tout. Car je considère que cette critique est une critique de bureaucrate. Si on veut prouver que la psychanalyse est devenue une monstrueuse somme d’inepties, on peut le faire expérimentalement avec une bonne "evidence based science".
Mais une fois qu’on l’aura fait, on ne sera guère avancé car tout comme la mécanique de Newton qui a été « réfutée » par la relativité et la théorie quantique, on sera bien obligé d’y revenir pour tenter de reconnaître ici et là ce qui a de la valeur, qui peut nous être utile.
Comme disait Krishnamurti, il faut savoir reconnaître le vrai dans le faux, et le faux dans le vrai.
Bref, la science ne peut s’arrêter à des jugements de non scientificité.

Donc, pour finir, oui, l’hypothèse girardienne n’est qu’une hypothèse car toutes les thèses ne sont que des hypothèses en instance de possible réfutation ou, au mieux, « corroboration ».
Oui, l’hypothèse girardienne a pris la forme d’un imposant système théorique au sens où il a intégré un large corpus de données.
Oui, je crois que cela n’en facilite pas à présent la dissémination vu les modes actuels de fonctionnement de la science qui poussent à la production, pas à la réflexion, de plus en plus réduite à la portion congrue.

D’ailleurs, à propos de Sokal, son expérience puis son livre avec Bricmont est une de mes références constantes. Je trouve - justement !- que la thèse girardienne est plutôt du côté de celles que critique Sokal (Lacan, Deleuze, Barthes…). L’ambiance post-moderne et la pseudo-scientificité des systèmes intellectuels en cause me paraissent avoir des airs de famille… (j’évoque évidement les conjectures de la philosophie ou du freudisme -pas le versant imposture ou jargon… je ne me permettrais pas pour Girard, ne le connaissant pas assez, je laisse la main à Lord).

Les « airs de famille » servent au mieux aux conjectures.
Il vous resterait à démontrer

Troisième point. Vous me dites : « c’est vraiment vision contre vision ». Par ce renvoi dos-à-dos destiné à minimiser la portée scientifique de vos adversaires, vous avouez tout de go que la thèse de RG (et la vôtre) n’est « aussi » qu’une vision (donc, n’est pas scientifique).

J’en viens à soupçonner que vous êtes « croyante » dans l’appelation métascientifique (et donc NON scientifique), philosophique, de « scientifique » ou « non scientifique ».
Comme disait Heidegger, la science ne pense pas.
Et si tant est qu’elle l’ait fait, elle ne pense plus.
Elle produit. Point barre.
Quant à savoir si ce qui est produit est scientifique ou ne l’est pas, vous m’accorderez que cela ne relève pas de la science qui, encore une fois, se contente de produire, cad, de publier.
Vous avez lu Sokal, vous savez donc qu’on peut publier tout et n’importe quoi.
Par conséquent, le fait d’être publié n’est preuve de rien.
Il n’y a pas de preuve de scientificité ou de non scientificité, il n’y a que des jugements « méta » produits par :
     (a) ceux qui se prétendent experts de la chose, les philosophes des sciences ou
     (b) ceux qui ne sont que des amateurs en l’espèce, les personnes oeuvrant dans le domaine de « la » science.
Quoi qu’il en soit, ces jugements qui ne valent que la valeur qu’on leur accorde et, assurément, ils ne sont pas scientifiques au sens où vous-même voudriez pouvoir affirmer qu’une chose est scientifique.

Bref, je pense qu’il nous faut là encore suivre Popper qui a bien montré la difficulté d’établir une démarcation entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas.

C’est justement ce que les scientifiques reprochent à ce système explicatif :

Je vous mets au défi de me trouver des scientifiques qui affirment cela en toute scientificité.
L’opinion d’une personne travaillant dans « La » science n’est pas scientifique pour autant.
Souvent l’attaque « méta » de non scientificité n’est que du raccourci ad hominem déguisé.
C’est comme accuser quelqu’un d’être un interlocuteur non pertinent car dérangé mentalement (ce qui est dit par implicite des "théoriciens du complot" par exemple).
Donc quand je dis « vision contre vision », je le fais d’un point de vue pragmatique, au sens où factuellement il est douteux que les protagonistes soient disposés à passer chacun de leurs arguments au  peigne fin, donc le dialogue ne pourra arriver à terme, cad, à une convergence sur une position ou sur une autre.
C’est ça qui est pour moi la vraie démarche scientifique : un constant dialogue critique sur chacun des arguments avancés et un constante validation de l’accord préalable sur les règles (rationnelles) du dialogue.
Autant je considère que la critique « c’est non scientifique » est une simple opinion sans valeur argumentative,
autant je considère que la critique « ce n’est pas logique », c’est un « non sequitur » est valable.

C’est même, je crois, la seule valable, celle à laquelle nous devons nous tenir car elle permet le tri, la démarcation recherchée entre ce qui vaut et ce qui ne vaut pas.

de n’être qu’une « vision », une « conjecture », certes rigoureuse et certainement passionnante en philosophie, mais qui ne pourrait ni être validée ni invalidée par les faits. Là, je suis absolument d’accord avec cette critique que Lord vous répète à plusieurs reprises…

J’entends.
Mais je viens d’indiquer ce que je pensais de cette critique.

Vous dites :

"Je vous propose que nous essayons de mettre ici les choses à plat au plan épistémologique.

Soyons poppérien et convenons, si vous le voulez bien, qu’aucune théorie ne peut être validée, vérifiée ou même confirmée. Les théories peuvent seulement être réfutées (falsifiée si on veut faire dans l’anglicisme)."

Cet usage de Popper n’est pas pertinent.

Ah, tiens donc ???!
Pour une théorie d’envergure, :

Je n’ai pas connaissance que Popper ait fait une catégorie à part pour les théories « d’envergure ».

comme celle de Girard, ce n’est pas la « théorie » dans son ensemble qui pourrait être invalidée car, je crois l’avoir lu sous votre plume : quelle découverte nouvelle pourrait mettre à bas cette théorie ? justement, aucune.

Je ne sais pas si c’est vous qui affirmez ça ou si vous dites que c’est moi qui l’est dit.
Ce que j’ai pu suggérer ici ou là, c’est l’existence de la fameuse dichotomie d’Imre Lakatos entre le noyau dur d’une théorie et sa ceinture de protection qui elle peut connaître des infirmations sans que le noyau dur soit remis en question.
Quand la ceinture de protection prend un balle, on peut réaménager les hypothèses périphériques.
Quand on prend des rafales de toutes parts, à la fin le noyau théorique lui-même est touché et la théorie s’effondre.
Il est donc vain de croire qu’on va pouvoir trouver le fait ou l’argument qui d’un coup d’un seul va réfuter la théorie girardienne.

 Rien ne peut l’invalider… En revanche, la construction théorique d’ordre scientifique demande que les présupposés possèdent un minimum de « réfutabilité ».

A priori, cela va de soi, tout doit être réfutable d’une manière ou d’une autre, à un moment ou à un autre, non ?


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