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Commentaire de Luc-Laurent Salvador

sur De l'animal à l'homme par l'invention du religieux : retour sur le modèle sacrificiel de René Girard


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Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 5 août 2013 09:30

@ Lord

Ma réponse correspond à votre message du 4 août 22:52 et au post qui a suivi.

Sur le premier point, je dirais ok, je veux bien reconnaître que la présentation que vous faites en opposant les méthodes ne s’apparente pas directement à ce que l’on pourrait appeler une argumentation ad hominen. Je vous fais crédit sur ce point.

Néanmoins, je voudrais souligner le fait que « catégoriser » une approche théorique comme étant fondée sur une méthode différente, sous entendue, inhabituelle, non reconnue comme « orthodoxe », etc. s’apparente à un argument ad hominen (argument

qui catégorise pour dévaloriser) si l’idée est de suggérer qu’il y a quand même là un problème a priori sans qu’un défaut précis ne soit en même temps désigné dans le processus argumentaire issue de ladite méthode.

Que l’herméneutique girardienne soit hétérodoxe par l’hétérogénéïté des documents qu’elle rapproche ne me gêne aucunement.
Il n’est aucune règle en la matière, il n’est que des usages.
Qu’un penseur original transgresse les usages, je dirais que c’est de coutume.

Ce qui importe ici c’est la possibilité de dégager des invariants et plus les domaines sont éloignés plus on peut postuler un profondeur et une pertinence pour lesdits invariants.

Donc désolé, que vous soyez plus confortable avec Burckert qui a un champ de réflexion davantage circonscrit je le conçois mais pour ma part, là ne va pas ma préférence.

Ce qui m’intéresse en tant que darwinien passionné par l’évolution des organisations de quelque niveau que ce soit, c’est les théories fortes, (« totalisantes » dirait COLRE), qui traitent de dynamiques archifondamentales du niveau de la théorie des catastrophes, des systèmes dissipatifs et/ou dynamiques, chaotiques etc.

Je ne fais pas du tout dans le néo-structuralisme à la Thom, mais disons que j’essaie de partir du niveau explicatif le plus fondamental, le plus abstrait pour remonter ensuite vers les formes plus concrètes.

Sous ce rapport, Lorenz me paraît le penseur accompli par excellence car il a su assurer un circulation constante entre l’empirique et l’abstraction et l’un n’a cessé de nourrir l’autre. Au demeurant Darwin ne serait pas mal non plus sous ce rapport.

Cette circulation entre la théorie et les données, je le concède est bien loin d’être assurée dans tout le champ couvert par la théorie girardienne.

C’est à bon droit que vous pointez son absence dans le domaine paléontologique alors qu’ a priori, la théorie girardienne a prétention à en dire quelque chose.

Le fait est qu’elle ne l’a pas fait et que le champ conceptuel girardien est ici en friche ou quasi virtuel tant il est abstrait.
Comme je l’ai indiqué à COLRE, aussi irritant que cela puisse être pour certains, ce constat sévère mais juste ne permet pas de conclure quoi que ce soit quant à la validité ou l’invalidité de la théorie girardienne sous le rapport de l’hominisation.

Rien ne peut être conclu tant que des hypothèses logiques, des corrélats paléontologiques n’aient été déduits des axiomes girardiens.

Les données brutes ne prouvent rien, jamais. C’est toujours le sens qu’on en fait qui est mis à l’épreuve. Il reste à faire sens desdites données paléontologiques dans un contexte girardien.

Et comme j’ai essayé de le montrer, cela ne présente a priori aucune espèce de difficulté dès lors que l’on veut bien partir du modèle animal qui, avec les mythes fondateurs, permet d’encadrer au sens mathématique, l’intervalle qu’occupe le processus d’hominisation.

Vous me dites il y a de la cognition sophistiquée dès -400.000 ans ? J’achète.
Vous m’auriez dit 1000.000 c’était pareil.

Je m’attache aux dynamiques, à l’organisation, à son évolution, aux paramètres pertinents qui joue sur cette dernière. Cela donne un substrat très plastique qui, s’il est bien conçu, doit pouvoir intégrer les formes, les chronologies et les géographies dont nous disposons.

La problématique n°1 de toute organisation, axiome fondamental que vous pouvez mettre à la banque (pour parler anglosaxon) si vous ne l’avez déjà fait, c’est le problème de la stabilité, donc de la reproduction, du maintien en somme de l’organisation.

Donc d’emblée quand je lis Girard je sais qu’il a tapé dans le mille.
On est dans la plus pure abstraction avec cette notion valable dans tous les domaines de la science mais on sait aussi, alors, qu’on est au  plus juste, à ce qui est d’une valeur absolument générale et dont il serait insensé de s’écarter.

Ensuite, si on garde l’oeil fixé sur cette problématique en pensant constamment en terme évolutionniste donc de reproduction différentielle, on voit bien que le modèle des chimpanzés qui mêle chasse-sacrifice et même guerre pourrait constituer la pierre de rosette des cultures humaines.
D’autant plus que nous disposons juste à proximité du modèle Bonobos dont on sent bien qu’il offre de singulières résonances avec l’humain.

Entre ces deux points, le modèle animal d’une part et la violence sacrificielle des religions historiques, je trace une ligne droite et je me dis que je tiens quelque chose de solide même si, c’est bien certain, cette ligne enjambe plus qu’elle ne traverse le champ paléontologique.

Ceci pour vous expliquer que je puisse avoir cette attitude de parfait naïf sous le rapport de la paléontologie/archéologie.
Vous m’apportez des nouvelles du front, j’en suis ravi, j’assimile ça sans problème à mon modèle du « sacrificiel animal totipotent car polymorphe ».
Vous me dites ensuite que la théorie girardienne ne tient pas la route et là c’est moi qui ne comprends plus.

Comment pouvez-vous dire cela ? Vous n’avez pas d’hypothèse girardiennes spécifiques dans ce domaine ! (et encore une fois cet état de fait ne vous permet aucunement de réfuter ladite théorie).

Parvenu à ce point vous devriez vous exclamer : "Et l’hypothèse girardienne selon laquelle durant la nuit des temps, durant des centaines de millénaires se serait opéré une perpétuation rituelle du meurtre originel ? C’est pas une hypothèse testable et donc réfutable ça ?"

Ce à quoi je répondrais, oui, bien sûr, c’est une hypothèse tellement testable et réfutable que je l’ai déjà réfutée.

En effet, dans mon document de travail de 1989, je tentais précisément un renversement de cette perspective.
L’idée devenant qu’il n’y a pas eu plus de meurtre originel qu’il n’y a eu de poule originelle (celle qui a fait le premier oeuf smiley

Le sacrifice est un mode de régulation sociale dont les formes abouties appartiennent à la période historique, celle d’où proviennent les mythes fondateurs.

Durant la nuit des temps ce qui s’est lentement structuré ce sont les représentations et les opérations mentales qui sous-tendent le religieux  : la pensée causale d’abord, la pensée catégorique avec le distinguo entre l’espace de la communauité et l’entour sacré, et la pensée de cet opérateur « fabuleux » qu’est la (mise à) mort avec le formidable impact psychologique que cela a déjà sur les grands singes.
Ceux-ci tuent chassent-sacrifient des colobes et en recueillent déjà les bénéfices.
Alors pourquoi pas nos ancêtres protohominiens ?

Et là, pour ce que j’évoque, vous pouvez même remonter à Homo erectus ou Homo abilis si vous voulez.
L’important est juste de savoir si on peut considérer qu’un mode de régulation sociale de même nature, protosacrificiel, a pu se mettre en place chez ces premiers hommes.
Dès lors que cela existe chez des animaux présentant des capacités intellectuelles peu différentes, il n’y a pas de raison de l’exclure.

A partir de là, vous pouvez traverser toute la paléontologie de manière assez sereine car l’organisation sacrificielle est déjà toute entière présente quand bien même il s’agirait d’un embryon réduit à une cellule unique.
Tel que je le vois, les données paléontologiques vont pouvoir tranquillement habiller cette trame conceptuelle qui, notez bien, ne lache rien de ce qui est essentiel au modèle girardien.

Et les données qui se présentent, franchement, sont excellentes.
Les principales, les sépultures montrent une centration sur la question de la mort qui colle plutôt bien au modèle girardien, vous ne pouvez pas dire le contraire (une fois que vous avez laissé tombé le stéréotype que j’ai moi-même réfuté, ce que, ne vous en déplaise, Girard a accepté sans mégoter, d’autant plus facilement que, il faut y insister, il avait déjà rassemblé les éléments qui permettaient d’aller dans cette direction. Je n’ai fait que secouer son modèle pour lui faire trouver son aplomb).
Quoi qu’il en soit, ici le modèle bonobo peut aller se rhabiller si je puis dire.

Bon allez je m’arrête avant de me laisser aller smiley
A bientôt pour la suite.


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