Il n’y a
pas de science sans croyance de la part des scientifiques, qui ne sont pas des robots,
mais sont guidés par leurs croyances, leurs affects et leurs interactions
sociales, et souvent plein de morgue, assis jalousement sur leur autorité dans
un certain conservatisme.
Les
scientifiques croient à leurs théories, et en viennent à rejeter les
observations des vulgaires quidams.
Trois exemples :
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Jusqu’à ce que le scientifique Jean-Baptiste Biot, de l’Académie des
Sciences, aille, à la demande du ministre de l’Intérieur français (et chimiste)
Jean-Antoine Chaptal, à L’Aigle pour constater la chute d’une météorite le 26
avril 1803, les récits par des paysans de pierres tombant du ciel étaient
considérées par les milieux scientifiques comme des inepties.
-
Lorsque Johannes Rebmann et Johann Ludwig Krapf qui furent les
premiers Européens à voir les neiges du Kilimandjaro et du mont Kenya,
eux-mêmes étonnés d’une telle chose près de l’équateur, relatèrent en 1849
leurs observations aux scientifiques, ils ne furent guère crus.
-
De la même façon, les vagues scélérates, observées par des marins,
étaient longtemps considérées (jusqu’en 1995) comme impossibles par les scientifiques car
contradictoires avec les théories existantes sur la mécanique des fluides (lire sur
Agoravox : « Les vagues scélérates, ou une faillite de la
science »).
Les
scientifiques dominants croient à la théorie virale des sidas, alors que des
scientifiques dissidents (le prix Nobel de chimie Kary
Mullis, l’académicien
des sciences Peter Duesberg, le biologiste Etienne de Harven,
le virologue Stefan Lanka,
la biophysicienne Eleni
Papadopulos-Eleopulos, la biomathématicienne
Rebecca Culshaw, etc.) croient qu’elle est fausse.
Dans son
grand livre La Structure des révolutions scientifiques,
le grand épistémologue (et docteur en physique) Thomas Kuhn, plus réaliste que Karl Popper,
montre bien le fonctionnement réel de la science, qui, comme toute activité
sociale, repose sur l’imitation :
« certains exemples
reconnus de travail scientifique [...] fournissent des modèles qui
donnent naissance à des traditions particulières et cohérentes de
recherche scientifique » (SRS, Flammarion, Champs 1983, p. 30)
« Les hommes
dont les recherches sont fondées sur le même paradigme adhèrent
aux mêmes règles et aux mêmes normes dans la pratique
scientifique. » (SRS p. 30)
« Un paradigme
est ce que les membres d’une communauté scientifique possèdent en commun,
et, réciproquement, une communauté scientifique se compose
d’hommes qui se réfèrent au même paradigme. » (SRS p. 240)
Dans une
communauté scientifique, « Tous ont eu une formation et une initiation
professionnelle semblables, à un degré inégalé dans la plupart des
autres disciplines. Ce faisant, ils ont assimilé la même
littérature et en ont retiré le même enseignement. » (SRS p. 241), ce qui
explique « les avis relativement unanimes sur le plan professionnel » (SRS
p. 241).
« un paradigme
est un modèle ou un schéma accepté » (La Tension essentielle, Gallimard 1990, p. 45) : l’imitation est encore sous-jacente à cette
définition ; pareil p. 47 avec « l’adhésion au paradigme ».
« le choix du
paradigme ne peut être imposé par aucune autorité supérieure à l’assentiment du
groupe concerné. » (SRS p. 136)
« les paradigmes
guident la recherche par modelage direct tout autant que par
l’intervention de règles abstraites » (SRS p. 77) ; pour Kuhn, les règles ne sont
que des modèles intermédiaires, de substitution, des réifications figées de
modèles qui interviennent lors de phases où « l’unanimité » (SRS p. 77) vacille,
où des contre-modèles émergent.
Des
commentateurs ont explicitement formulé ce que Kuhn n’écrit pas : qu’un
paradigme est un modèle imité par les scientifiques dans leur pratique. C’est
ce qu’a par exemple écrit un physicien (et non un philosophe professionnel)
comme Roland Omnès dans « Philosophie de la science contemporaine ». Ainsi, dans
son glossaire, « Un paradigme est un cas de réussite scientifique remarquable et
prenant valeur exemplaire, que les chercheurs imiteraient. » (p.
403). Ailleurs, « une science est à chaque époque un éventaire de paradigmes et
d’imitations, tous marqués par une inspiration commune. » (p.
350), les paradigmes sont « autant de modèles offerts à l’imitation »
(p. 362) ou des « exemples suffisamment frappants pour qu’on s’efforce de
s’en inspirer, de les imiter et d’en exprimer la substance » (p.
94). Il croit néanmoins qu’il y a une alternative, une « différence entre
l’imitation d’un paradigme et l’application d’un principe » (p. 94), alors que
« règles », « principe », « normes » et tout autre synonyme ne représentent que des
modèles réifiés, extériorisés, transcendés, stabilisés qui leur confère un
statut objectif, « dépsychologisé » qui exorcise l’accusation de « psychologie des
foules » faite par Imre Lakatos p. 178 de « Falsification and methodology
of research programme »).
Vincent
Descombes en résume les enjeux dans Philosophie par gros temps (Minuit,
1989) ; p. 20 : « Parler de paradigme permet à la fois de dire qu’il y a une
contrainte sociale à penser conformément à un exemple majeur
d’explication, celui qui passe à l’époque pour particulièrement lumineux, et en
même temps que sont momentanément marginalisés ceux qui ne pensent pas de cette
façon, ou qui s’occupent trop de ce que le mode d’explication préféré
n’explique pas. Autrement dit, il y a à toute époque des thèses qui sont bien
reçues et d’autres qui sont mal reçues, non parce que les unes seraient mieux
argumentées que les autres, mais parce que les premières seulement vont dans le
sens de ce qu’ on attend, sens fixé dans les modèles
d’intelligibilité alors retenus. »
Il est
remarquable que Kuhn comme Salvador était piagétien. En 1966, Kuhn écrit que
« Voici quelque vingt ans, j’ai découvert d’abord, et à peu près en même temps,
d’une part l’intérêt intellectuel de l’histoire des sciences et d’autre part
les études psychologiques de Jean Piaget. Depuis ce moment tous deux sont
profondément en interaction dans mon esprit et mon travail. Une partie de ce
que je sais sur la manière de poser des questions à des savants disparus, je
l’ai appris en examinant des interrogatoires de Piaget avec des enfants
vivants. » (« Les notions de causalité dans le développement
de la physique » ; dans Les Théories de la causalité, PUF 1971, p. 7).