@doctorix
Il y a trente ans, voici ce que Françoise Petitdemange et moi écrivions dans les deux dernières pages (630-631) d’un ouvrage intitulé Le feu sous la cendre - Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie, sous le titre Savoir et vérité :
« C’est ici que se réalise l’un des meilleurs tours de passe-passe dont l’enseignement ait la charge. L’exploit est accompli aux confins du savoir et de la vérité, juste à l’endroit où le savoir a pour fonction de faire taire le discours de la vérité, de cette vérité qui, de ne pas être dite, revient à travers la maladie, satisfaisant alors le sentiment inconscient de culpabilité dont il reste désormais à apprendre en quoi il a trouvé, de nos jours, dans le cancer sa marque la plus cruelle. Revenant à l’écolier, Degérando écrit (dans son
Cours normal des instituteurs primaires, 1832) : « Ne lui faites jamais grâce quand vous le voyez parler sans savoir ce qu’il dit ; contraignez-le alors par vos questions à se l’avouer à lui-même. Peut-être sentira-t-il qu’il parlait d’une chose qui est au-dessus de sa portée, et il apprendra à s’abstenir. » A s’abstenir de prendre le risque d’émettre le discours de vérité. A l’heure où Guizot lançait à la bourgeoisie le mot demeuré célèbre : « Enrichissez-vous ! », le baron Degérando allait répétant devant les futurs instituteurs : « Le bon sens est une provision particulièrement utile à cette classe nombreuse de la société qui est appelée à une vie laborieuse et active. L’éducation du bon sens commence dès le premier âge ; elle se forme à l’aide de l’expérience familière, et sur le théâtre des choses les plus simples ; elle se forme en ne laissant entrer dans l’esprit que des idées nettement comprises. » A chacun de prendre ici la mesure de son bon sens, c’est-à-dire de la chaîne qui le tient, et de parier peut-être sur ces mots d’amour qui ne sont d’abord que des balbutiements proférés dans le champ clos de la lutte des classes.
»
Façonner notre bon sens, voilà bien la tâche d’une presse inféodée à cette bourgeoisie internationalisée désormais essentiellement rassemblée autour de ses différents appareils militaro-industriels.