La
réalité est précisément ce qui importe le moins à ce ramassis de
politiciens, de journalistes et de penseurs aux ordres sans qu’il soit
besoin de leur en donner. Le plus soumis d’entre eux et aussi le plus
content de lui, Jean-Michel Apathie, aura une réponse toute faite pour
expliquer l’affluence record du peuple cubain sur la place de la
Révolution à La Havane, la place Antonio Machado à Santiago de Cuba et
tout au long du trajet qu’emprunta entre les deux villes le véhicule
militaire transportant les cendres de Fidel. « Il était un peu obligé. C’est un pays quadrillé, Cuba. On sait comment ça marche ! »
Remarque péremptoire ne laissant à l’interlocuteur, le porte-parole du
gouvernement Stéphane Lefoll en l’occurrence, venu à l’antenne de France Info — France Intox,
en fait — se désolidariser de Ségolène, d’autre choix que d’approuver
et de débiter à son tour comme un crétin l’antienne attendue : Cuba « n’est pas une démocratie », et « les problèmes des droits de l’Homme, ils existent ». Et de poursuivre, au cas où les auditeurs n’auraient pas saisi la justesse et l’originalité du jugement : « Cuba n’est pas une démocratie et il y a des problèmes de liberté, et depuis longtemps ».
Que
d’autres problèmes, comme ceux de l’éducation, de la santé, de la
culture aient trouvé à Cuba des solutions que l’on a renoncé à chercher
au profit des classe populaires dans la plupart des autres pays
d’Amérique latine, que, si l’on est ouvrier, employé, agriculteur, jeune
ou retraité, il vaille mieux vivre sous le « régime » castriste que sous
n’importe quel autre régime du cône sud et du « Sud » de la planète en
général, voilà ce qui explique peut-être la tristesse et la ferveur non
simulées — sauf pour l’idiot Apathie — des masses cubaines à l’annonce
de la mort de Fidel, et qui, visiblement, échappe à tous ceux qui, en
France, prétendent savoir « comment ça marche » à Cuba. Tout en ignorant
ou feignant d’ignorer, par dessus le marché, qu’en ces domaines et
quelques autres (poste, transports collectifs), « ça marche » de moins en
moins bien dans notre pays, austérité néo-libérale et privatisations
aidant. La mortalité infantile par exemple, est moindre à Cuba qu’aux
Etats-Unis, au Canada et… en France.
Une poignée de chefs d’État ?
Le
mépris avec lequel a été traité dans l’hexagone le peuple cubain
rassemblé pour un dernier hommage à son dirigeant, a prévalu également
pour les représentants politiques des autres pays qui avaient décidé de
s’y associer. Pour les gouvernants de « nos démocraties », il allait de
soi, sans même qu’il soit besoin de passer la consigne, que le boycott
s’imposait. Et que seule une minorité d’autres « dictateurs » ou assimilés
pouvaient avoir l’idée saugrenue d’aller à La Havane participer à la
commémoration du héros révolutionnaire disparu.
Pour L’Immonde,
ce ne serait qu’une « poignée de chefs d’État » qui se serait rendue à
Cuba pour rendre un dernier hommage au « dictateur cubain ».
Effectivement, à l’exception Ségolène Royal, à qui ses propos louangeurs
à l’égard de ce dernier vaudront le torrent d’invectives que l’on a vu,
les dirigeants « occidentaux » brillaient par leur absence, si on laisse
de côté le Premier ministre grec Alexis Tsipras qui a eu le culot de
faire l’éloge de la capacité de Fidel Castro à « résister à la pression
extérieure », pour faire sans doute oublier son déculottage honteux
devant les diktats de la « troïka » néo-libérale. Il n’empêche : sauf à
considérer la Chine, la Russie, le Brésil, l’Iran, le Vietnam et nombre
de pays latino-américains et africains comme quantité négligeable, c’est
un pourcentage conséquent des habitants de la planète qui était
représenté lors de ces manifestations de deuil.
On
objectera sans doute que la présence de présidents ou vice-présidents
de certains pays à la cérémonie d’adieu nocturne Place de la révolution à
La Havane, contrastait avec l’image pieuse du Fidel Castro libérateur
et désintéressé qui ressortait de leurs discours. Sauf à se laisser
emporter par l’enthousiasme ou l’émotion que pouvait susciter le
spectacle d’une foule immense et recueillie, on avait ainsi du mal à
oublier les états de services sanglants d’un Sassou-Nguesso, militaire
de carrière devenu carriériste politique qui s’était proclamé président
de la République du Congo en 1997 à l’issue d’une guerre civile qui
avait fait environ 400 00 morts. La prise de parole d’un émir du Qatar
haut placé n’était pas non plus de nature à relever le niveau en matière
de « droits de l’homme ». Pas plus que celle du président actuel de
l’Afrique du sud à la tête d’un régime répressif et corrompu qui fait
oublier les espoirs mis dans la fin de l’apartheid. Sans oublier le
fringant président du Mexique, Enrique Peña Nieto. Son inertie frisant
la complicité face aux assassinats d’opposants commis par les forces de
l’ordre, et la dilapidation des fonds publics par sa dépensière épouse
ont fait tomber sa popularité au plus bas parmi ses compatriotes.
Peut-être pensait-il la rehausser en glorifiant les faits d’armes et
l’intégrité d’un chef d’État révolutionnaire d’un pays avec qui, il est
vrai, le Mexique n’a jamais rompu ses relations diplomatiques.