@Alinea
Montesquieu faisait de la vertu le ressort des régimes démocratiques. Il pensait à Athènes avant la tyrannie des trente, mais il ne se faisait quand même pas beaucoup d’illusions sur la vertu en politique : « Lorsque cette vertu cesse, l’ambition entre dans les coeurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous [...] Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La République est une dépouille ; et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous ».
On en est à peu près là dans la France d’aujourd’hui. Très inspirés par Rousseau et par la Rome d’avant Auguste, les révolutionnaires de 89 auront voulu rétablir le règne de la vertu, et c’est des sortes de Savonarole du genre de Robespierre qui auront été les plus fanatiques dans la réalisation de cet admirable objectif. Les massacres de septembre 92 et la terreur dès 93, à l’ombre de la guillotine, en auront été le beau résultat, jusqu’à la terrible gueule de bois de Thermidor.
Il n’y a rien de plus estimable que la vertu, et j’ai souvent plaisir à relire ici ou là au hasard dans le gros « Traité des vertus » de Jankélévitch, Mais si une réflexion politique s’y dessine, c’est en creux, parce que la vertu est l’affaire des individus et que si on légiférait là-dessus, ce qu’on appellerait encore « vertu » n’aurait plus grand rapport avec l’exigence éthique d’où la vertu procède.
Tonner comme vous le faites contre la corruption ne sert donc pas à grand chose. Paradoxalement, en politique, les tyrans les plus sanguinaires se sont toujours réclamés d’un simulacre de vertu. Danton l’indulgent (et d’abord avec lui-même) était incontestablement moins vertueux que Robespierre, mais il aura quand même été aussi infiniment moins nuisible.