Voici ma
lecture de ce qui s’est passé en Iran :
La
République islamique d’Iran a plusieurs tetes , ce n’est pas un régime homogène.
Cependant, deux tendances fortes se dégagent :
-les
conservateurs qui sont les révolutionnaires et qui favorisent les politiques
économiques favorables aux classes populaires habitants les villes et à la
population rurale.
-les
réformateurs adeptes de l’économie de marché et dont la base est constituée des
marchands des grandes villes et des pans les plus riches de la société.
Lorsque les
réformateurs avec à leur tête Rohani sont revenus aux affaires après la
présidence Ahmedinejad, ils ont misé sur la levée des sanctions économiques
contre l’Iran afin d’enclencher une politique d’attractivité des
investissements étrangers et de transfert de technologies. Les retombées de
l’accord sur le nucléaire étaient au centre du dispositif.
Face à
l’échec des accords sur le nucléaire, les réformateurs se sont retrouvés dans
une impasse socioéconomique. Ils se sont donc recentrés sur leur politique libérale de privatisation des
secteurs industriels, bancaires, des hôpitaux et des universités. Seulement,
ils se sont retrouvés face à des pesanteurs qui rendaient ce programme
impossible à appliquer et l’un des plus importants obstacles a été le secteur
parapublic.
Le secteur
parapublic est un pouvoir économique extérieur à la sphère étatique mais qui
bénéficie néanmoins d’avantages importants de la part de l’Etat : il ne
paie aucun impôt, reçoit des subsides du gouvernement, bénéficie d’un accès
privilégié aux crédits bancaires etc. Ce secteur est constitué par les
fondations religieuses et révolutionnaires. Au fil des années, elles se sont
transformées en un conglomérat aux multiples ramifications, aussi bien dans
l’immobilier que dans l’industrie. Ces organisations bénéficient d’une
autonomie totale vis-à-vis du gouvernement, elles ne répondent qu’au guide
suprême, elles mènent leur propre stratégie économique qui peut aller à
l’encontre de celle du président élu, c’est un Etat dans l’Etat qui entretien
un fort clientélisme ou pouvoir politique et économique sont intimement
liés. Les réformateurs se sont donc
retrouvés face à un os : le secteur parapublic qui rend le système
économique iranien impossible à réformer. Comment convaincre le guide suprême
de la nécessité de réformes qui affaiblirait ce secteur constitué de ses
proches au pouvoir depuis 40 ans ?
La stratégie des réformateurs : créer un mouvement de contestation.
Rohani
savait qu’il était impossible de convaincre le guide. Il fallait donc créer une
tension populaire pour faire pression sur le guide suprême. Pour créer cette
tension Rohani, sous prétexte de transparence, a rendu public le budget du
gouvernement. Ce dernier a révélé aux iraniens l’étendue des privilèges
accordés au secteur parapublic. En dévoilant les montants alloués pour les
fondations religieuses, les centres de recherche, les institutions non élues
liées au régime, ou les mouvements religieux étrangers, le président a ouvert
la boite de pandore. La justice sociale
était un objectif majeur de la révolution islamique, malgré tout les inégalités
se sont creusées et la pauvreté a augmenté. Ce budget n’a fait qu’accentuer au
sein de la population la perception de la corruption et le sentiment que
certains profitent plus que d’autres.
En Iran,
bien que les protestations purement politiques soient rares, les travailleurs
manifestent souvent pour des raisons socioéconomiques. Rohani souhaitait donc
s’appuyer sur ce type de mouvements de protestation nées de l’indignation liée
à la publication du budget pour tordre le bras au guide et mettre au pas le
secteur parapublic. C’est l’une des raisons pour laquelle, pendant les protestations,
il a insisté sur le fait que les revendications sont légitimes et
qu’il fallait même créer les conditions légales pour la critique, y compris les
rassemblements et les manifestations.
La stratégie des conservateurs :
retourner les mouvements de protestation contre les politiques libérales de
Rohani.
Mais comme d’habitude,
les choses ne se passent jamais exactement comme on l’a prévu. Rohani voulait créer un mouvement de protestations contre le secteur parapublic mais les conservateurs vont réussir à récupérer le mouvement et le dévier
contre les politiques libérales de Rohani. Ahmedinejad a d’ailleurs vivement
critiqué la politique de Rohani et il y’a eu des rumeurs de son arrestation. En
effet, à l’époque d’Ahmedinejad, l’une des principales décisions des
conservateurs aura été de verser des allocations aux familles les plus pauvres.
Des aides qui ont été réduites sous la présidence de Rohani, ce qui a conduit à
une augmentation du carburant et des produits alimentaires de première nécessité.
C’est ce qui explique la coloration populaire et sociale des ces protestations contrairement
à celles de 2009 qui concernait surtout les classes moyennes supérieures occidentalisées
aux revendications »démocratiques « . Là le profil des manifestants a changé avec
beaucoup de jeunes hommes, des chômeurs, des victimes de l’inflation qui
exprimaient leur malaise socioéconomique.
Retournement des
manifestations contre le régime.
Au début, les conservateurs partisans d’une ligne dure
contre Rohani ont bien accueillit le mouvement et l’ont même organisé dans leur
bastion. Mais ils vont à leur tour être dépassés par les événements. La grogne
s’élargit à d’autres revendications, les slogans ne sont plus uniquement socioéconomiques
et ne concerne plus uniquement Rohani mais ils s’étendent à une dénonciation du
guide suprême, du régime et des sommes versées au Hezbollah et aux
palestiniens.
Et là on ne peut pas songer à une récupération de la
contestation par des forces anti régime en intelligence avec des puissances
étrangères. Pour les faucons américains, les manifestations sont l’occasion d’accélérer
l’escalade avec l’Iran. Il ne faut pas négliger le rôle des médias qui
diffusent en continu des émissions en langue persane, des chaines administrées
depuis l’étranger ont aidé à coordonner les manifestants grâce à la messagerie
Telegram en mettant en avant les mêmes slogans. La convergence d’un faisceau d’éléments
confirme la réalité d’une stratégie de déstabilisation. Le but n’étant pas un « regime
change » dans l’immédiat mais de pousser le régime iranien à réprimer
brutalement le mouvement, ce qui serait prétexte à un alourdissement des
sanctions qui rendraient les positions iraniennes en Irak, en Syrie et au Liban
difficile à tenir.
En résumé, il y’a eu la volonté de créer un mouvement de
contestation de la part de Rohani pour mettre au pas le secteur parapublic,
ce mouvement a été récupéré par les conservateurs qui l’ont instrumentalisé
contre les politiques de Rohani avant qu’ils se fassent eux même dépasser par
les activistes anti-régime aidée par des puissances étrangères.
Moralité :
les dirigeants iraniens sont dans la nécessité de s’interroger très
sérieusement sur leurs orientations économiques afin d’élaborer une stratégie
gagnante. Le régime conserve encore une large base sociale mais le
mécontentement gronde et peut être source d’une déstabilisation que risquent d’utiliser
des puissances extérieures.