@Armand Griffard de la Sourdière
Extrait du chapitre
L’école de la Loire
Comme nous étions arrivés sur le
quai à hauteur de l’école de natation et comme nous nous étions
arrêtés, attentifs aux exploits difficiles de pêcheurs à la
grande volée, Cailloute me confia :
-
Faudra que j’t’enseigne,
c’te pratique mon p’tit gars. Une fois qu’tu la connais tu
sors tout ce que tu veux de la rivière.
-
La rivière, interrompis-je,
quelle rivière, monsieur ? Mais la Loire est un fleuve, voyons !
C’est le Loiret qui est une rivière.
Cailloute me toisa du coup d’œil à la fois méfiant et
pitoyable qu’on a pour les aliénés. Puis il haussa les épaule.
-
Fleuve ou rivière, je m’en fous proféra-t-il avec
autorité. Tout c’que j’sais, c’est qu’tout c’qu’y a
d’eau d’vant toi, ça s’appelle « la rivière ». Et j’te
conseille pas d’l’appeler autrement d’vant ceux qui sont à la
coule. Tu t’ferai prendre pour une bille.
Sot que j’étais quand j’y pense, d’avoir pu croire que
pour satisfaire à la hiérarchie géographique, Cailloute et
ses semblables allaient nommer d’un mot masculin, cette Loire
à laquelle ils sont attachés d’une si âpre et si jalouse
passion. Maintenant qu’ils m’ont appris à dire « la
rivière » avec leur accent chantant, en insistant sur le son
ouvert jusqu’à en avoir la bouche pleine pour savourer la
douceur de l’eau vive jusque dans son nom, je revois tout le
chemin que je parcourus jadis sur les traces de Cailloute,
toutes les étapes délicieuses et délicates de mon initiation.