@Popov
Je ne suis pas
particulièrement adepte du discours exutoire accusant le « méchant »
occident de tous les maux du monde musulman et je reste capable de
distanciation pour mener une autocritique sévère à l’encontre d’une pensée
islamique (et non l’islam de manière intrinsèque tel qu’enseigné par notre prophète
[saw] ) battant de l’aile sous la poussée (à partir du Xe siècle) d’une
autorité savante encore bien plus virulente que Ghazali que vous aviez évoqué
précédemment.
les premiers siècles de
l’Hégire s’étant caractérisés par une
attitude de tolérance à l’égard de la liberté d’exégèse dans le domaine
religieux, ce qui présentait le risque de voir ce libre examen des écritures donner naissance à des dizaines d’écoles de
pensée islamique disposant chacune de son propre corpus théologique, les ulémas
ne pouvaient que craindre de voir ce nombre se multiplier à l’infini et
finalement dénaturer le message islamique originel.
La solution qui se
proposa alors à l’autorité savante du Xe siècle pour parer à cette situation fut de précipiter
l’établissement d’un consensus (ijmâ‘) interdisant le libre
examen des Écritures ; ce consensus désigné sous l’appellation de
« fermeture de la porte de la jurisprudence » (ghalq
bâb al-ijtihâd) s’exprima dans la pratique par le devoir de taqlîd ou
« conformisme » ; précepte impliquant de limiter l’activité du
savant à l’explication et à l’interprétation du dogme tel qu’établi par les
précurseurs de la pensée islamique ; à partir de là, toute velléité de
novation, de critique ou de remise en doute des enseignements des Anciens
allait systématiquement être taxée d’hérésie. La pensée éminemment
« progressiste » dont se prévalaient les premiers docteurs de l’islam
ne tarda alors plus à faire place à une nouvelle attitude de frilosité
intellectuelle et de défiance collective à l’égard des sciences rationnelles,
en particulier la philosophie.
L’anathème
antiphilosophique devint ainsi la règle dans l’imaginaire collectif musulman et
n’épargna plus aucun esprit religieux ; pour le hanbalite Ibn al-Djûzî
(1114-1200) par exemple, la philosophie serait « le principal facteur
ayant perverti la foi musulmane »
Ibn al-Salah (1181-1245) ira plus loin
dans l’invective en affirmant que « la philosophie est la source de
l’idiotie et de la décadence, l’essence de la perdition et de l’égarement, de
l’erreur et de la perversion. » Le juriste hanafite Ibn Nadjîm
(1519-1562) ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare qu’il « existe
plusieurs catégories de savoirs [dont] certains sont interdits par la
religion : ce sont la philosophie, la magie, l’astronomie et la
sorcellerie » Quel raccourci ! En arriver ainsi à mettre sur un
même pied d’égalité négative la philosophie et la magie en dit long sur le
niveau de décadence atteint par la pensée islamique entre le XIe et XIIIe siècle.
Mais ça n’est là qu’une petite partie des causes ayant participé par
une sorte de cloisonnement doctrinal au déclin de la civilisation islamique. De
mon modeste avis, ce sont les invasions mongoles du XIIIe siècle qui sont venus
porter le coup de grâce à cette civilisation qui ne s’est jamais remise de la
chute de Bagdad et de ses conséquences désastreuses
en matière de destruction du patrimoine aussi
bien savant qu’économique. Ce qui a pu être sauvé fut de nouveau, en partie
détruit et en partie récupéré lors de la
reconquista castillano- portugaise en péninsule Ibérique.
Juste pour dire que la
décadence d’une civilisation n’est pas un
problème de gènes véhiculé par je ne sais quel effet causal de la consanguinité,
une grosse aberration méprisante et raciste, mais celui d’un mouvement de tensions
géopolitiques où très souvent les religions ont servi de boosters dynamiques. D’ailleurs
il y a une grande similitude entre la chute de Rome sous les invasions barbares
et celle de Bagdad par les mongols.
Sinon juste d’un point de
vue d’honnêteté intellectuelle il n’y a pas de comparaison possible entre l’occupation
de la péninsule ibérique par les arabes et la colonisation occidentale lorsque
l’on compare ce que chacune a apporté en matière de développement.
Toujours est-il que la
nouvelle chute de Bagdad semble fortement véhiculer un symbole messianique d’après
les déclarations d’anthologie de ses instigateurs, rois d’un nouvel empire que l’on
ne peut que qualifier de barbare malgré son apparence civilisée.