@Gollum
Vous
vous rendez compte, Gollum, que vous êtes en train de défendre l’art
chrétien d’édification ? Je n’aurais jamais cru ça de vous. On
dirait que vous me contredisez pour le plaisir de contredire. La prochaine fois
je vais écrire un article contre la papauté, et vous viendrez dire que c’est
une institution merveilleuse. A vous lire, on vous imagine passer vos
prochaines vacances au Vatican, du Bach dans les oreilles, en train d’admirer
les chefs-d’œuvre de Michel-Ange et Raphaël, et venir après écrire quel art
merveilleux cela représente. Ma foi, tant mieux, tant mieux…
Dostoïevski
c’est de la littérature et pas du cinéma. L’article porte sur le cinéma. Que
vous le vouliez ou non, le cinéma opère une transmutation du propos, il intègre
tout dans sa grammaire propre, dans ses contraintes techniques (images animées,
sons). Il manipule la seule dimension qu’il est apte à saisir : l’apparence
extérieure. « L’image est du domaine de la
réalité. Elle ne peut absolument pas transmettre quoi que ce soit de l’ordre de
la vérité. Elle ne saisit jamais qu’une apparence, qu’un comportement extérieur »,
Jacques Ellul, La Parole humiliée. Je
crois qu’il y a eu des adaptations russes des œuvres de Dostoïevski au cinéma.
Elles ne sont pas restées dans l’histoire. Et on imagine aisément ce que cela
donnerait : tous les traits seraient grossis pour faire passer le propos,
on verrait Fiodor Karamazov la bave aux lèvres, Ivan ténébreux et mutique,
Raskolnikov égaré comme un zombi, etc. Toute la substance du propos aurait non
seulement disparu, mais serait radicalement altérée. Parce que c’est le seul
langage que le cinéma maîtrise : l’émotion, l’extérieur, le frappant, etc.
A titre de curiosité je me suis renseigné sur les films chrétiens mentionnés
par l’intervenant ci-dessous : War Room, Facing the giant, Dieu n’est pas
mort, etc. Je ne veux manquer de respect à personne, mais c’est édifiant. C’est
toute la vision du monde hollywoodienne, et cela ne peut pas être autrement :
la famille, les liens familiaux, les drames, surmonter les obstacles pour
réussir dans ce monde, etc. C’est-à-dire, proprement, le contraire du message évangélique : « Qui ne quitte pas sa femme, ses enfants pour me
suivre n’est pas digne de moi », etc. Il y a eu un film sur saint Paul
récemment, et que voit-on : saint Paul prisonnier, saint Paul déterminé
comme Rambo, saint Paul ému au bord de l’extase, des rayons de lumière dans la
cellule, etc., c’est-à-dire précisément ce que l’image peut saisir, et saisit
toujours, quel que soit le sujet. Et tout le contraire de la doctrine de Paul,
qui est une doctrine de l’être, de la liberté, et non du subi, du
circonstanciel.
Je
prends ce problème du cinéma très ai sérieux, parce que j’aime beaucoup le
cinéma. Ce n’est pas anodin, c’est de la substance même des choses qu’il s’agit.
Jacques Ellul a consacré un ouvrage sur le statut de l’image dans le monde
moderne, La Parole humiliée. J’ai consacré un article à ce sujet, je vous
invite à aller voir, ne serait-ce que pour les citations d’Ellul que je mets
dessous. Eh bien le Dieu biblique est un Dieu qui se révèle par la parole. Si on
le change en image, on ne tombe pas forcément dans l’idolâtrie (quoique), mais
en tout cas on subvertit radicalement le message, par la force des choses. On
fait rentrer l’Indicible, le Vivant, dans notre mode d’appréhension, pour le
posséder, le conserver, le manipuler à notre guise. Ellul explique tout cela en
détail. Je suis même surpris que quelqu’un de versé dans les doctrines spirituelles
comme vous ne soit pas plus au fait des données du problème. Encore une fois, j’ai
l’impression que vous contredisez pour le plaisir de contredire.