Samedi 4 avril 2020 :
Demain, les années 1930 ou le Moyen
Age…
Le spécialiste de géopolitique,
François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la Recherche
stratégique, propose deux scénarios pour les mois et les années à
venir, en fonction de l’évolution de la pandémie du coronavirus
et de notre capacité à la juguler. Pas très réjouissant…
1/ Le scénario favorable.
On a tous les tests possibles, on peut
mettre au point des procédures de confinement raisonnées, et on
aura un vaccin qui fonctionne, disons dans un an. Que se passe-t-il
entre-temps ? Il faut tenir jusqu’en avril 2021. La levée
du confinement sera progressive. Ce sera le cas partout en Europe,
mais à des rythmes et des moments différents. Si les Européens ne
se concertent pas parfaitement, s’ils ne commencent pas tout de
suite, il y a un risque élevé de tension intereuropéenne très
forte à venir.
Regardez ce qui se passe en Asie. Les
Coréens et les Japonais, au fur et à mesure qu’ils relâchent
leur confinement, ferment leurs frontières de façon de plus en plus
hermétique. Depuis jeudi dernier, tout voyageur entrant dans l’un
de ces deux pays doit être testé et mis en quarantaine, s’il est
positif. La Chine, elle, a interdit toute entrée d’étranger sur
son sol.
Mais quid de l’Europe ? Rien ne
nous empêche de prendre des mesures similaires pour les étrangers
non-communautaires.
En revanche, comment procéder à
l’intérieur de l’espace UE ? Après deux mois de
confinement, les Italiens du Nord voudront peut-être, par exemple,
se rendre en Autriche ou en Allemagne, où le confinement sera
maintenu… Et je ne parle pas de la frontière germano-polonaise, si
importante et si délicate politiquement. Dans un scénario où l’on
craint le retour du Covid, la tendance sera à la fermeture des pays
sur eux-mêmes. Comment l’UE pourra, dans ces conditions, gérer
correctement le déconfinement ? Il faudra sans doute un
document médical homologué par les 27 concernant la sérologie des
citoyens.
Sur le plan économique, l’Europe
connaîtra probablement une chute de son PIB de 15 à 20 %
en 2020. Il faudra donc, comme du temps de Roosevelt dans les
années 1930 aux Etats-Unis, mettre en place une économie
communautaire dirigée. Avec sa culture technocratique, la Commission
saura bien faire cela, pour peu que les gouvernements, abandonnant
les dogmes passés, le lui ordonnent. Mais si ce déconfinement se
fait en ordre dispersé, il pourrait y avoir un déferlement de haine
à l’intérieur de l’UE.
Du point de vue géopolitique que se
passera t-il ? Les Etats-Unis seront les derniers grands à
sortir de la vague Covid, et cela avec une mortalité très élevée,
égale à celle de l’Italie. Son économie sera ravagée. Mais ils
s’en sortiront, peut-être mieux que les autres, s’ils savent se
mobiliser, comme souvent, comme pendant la Seconde Guerre mondiale,
de façon extraordinaire. Étant donné la capacité de Trump à
diviser le pays, les Américains courent toutefois le risque d’une
partition intérieure, comme pendant la guerre civile ou la guerre du
Vietnam.
La Chine ne sera pas, comme on le croit
aujourd’hui, le grand vainqueur de cette crise sans précédent.
Elle est très dépendante de ses exportations qui seront en chute
libre. Il lui faudra donc recourir à une propagande forcenée et à
un serrage de vis pour contenir la colère de sa population,
maintenir la paix sociale. On voit d’ailleurs déjà que les
dirigeants chinois perdent les pédales dans leur propagande. Ils ont
beaucoup de mal à construire un narratif crédible pour leur
population.
Paradoxalement, l’Afrique pourrait ne
pas trop pâtir du Covid du point de vue médical, étant donné sa
structure démographique largement dominée par la jeunesse. Mais la
crise économique y sera catastrophique.
Les pays exportateurs de pétrole vont
évidemment beaucoup souffrir, étant donné la chute des prix des
hydrocarbures, due à la fois à la baisse de la demande mondiale et
à une guerre des prix incompréhensible. L’Arabie saoudite
continue de produire tellement qu’on ne sait plus où stocker le
pétrole. Cela dit, ces pays, ceux du Golfe et la Russie, ont
constitué des réserves financières tellement importantes qu’ils
peuvent faire face à une grave crise pendant plusieurs mois sans
risquer un renversement du pouvoir. Pour Poutine, ce sera d’autant
plus facile à gérer politiquement, qu’il peut – à juste titre
– expliquer que cette crise vient d’ailleurs.
Au total, ce premier scénario
ressemblerait beaucoup aux années 1930, avec un chômage très fort
et une démondialisation rapide. Plus personne ne voudra être
dépendant des autres pour des produits stratégiques. Le commerce
maritime – l’essentiel du commerce mondial – sera très
fortement ralenti puisque les navires auront du mal à trouver des
ports qui acceptent de les accueillir, du fait des risques de
contamination. Mais globalement, les démocraties survivront. Et
l’Union européenne aussi, qui aura expulsé la Hongrie, première
« corona dictature. »
2/ Le scénario catastrophe.
Le vaccin tarde beaucoup. Cela est
improbable, même si, souvenez-vous, nous n’avons toujours pas,
quarante ans après le déclenchement de l’épidémie, de vaccin
contre le sida et même si, tous les chercheurs le reconnaissent, on
connaît mal ce type de nouveau coronavirus.
Nous serons alors dans un univers
totalement inconnu, qui ressemblera peut-être, non pas aux années
1930, mais plus ou moins au XIVe siècle, au Moyen Age.
Le virus fait de très nombreux de
morts, attaque de nouvelles populations, et surtout s’il mute.
Comment vivre alors avec des pandémies à répétition ? L’être
humain s’en accommodera. Il l’a déjà fait. Ce sera comme avec
la peste du XIVe jusqu’au XVIIIe siècle. On avait appris à
vivre avec.
Ces pandémies à répétition
n’empêchaient pas les guerres. Elles ont même eu quelques bons
côtés, si je puis dire. La Grande Peste a tué un tiers de la
population mondiale. Si bien qu’après, on a eu largement de quoi
nourrir la population. L’agriculture manquait de bras, du coup les
salariés étaient mieux payés. C’est le début d’une certaine
prospérité à la campagne, le début de la déféodalisation. Et
puis, la peste n’a pas empêché la Renaissance, elle l’a
peut-être même favorisée. Si bien que dans ce scénario noir, on
peut se demander, pour rester optimiste, quelle sera cette nouvelle
Renaissance.
https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200404.OBS27049/demain-les-annees-1930-ou-le-moyen-age.html