Je vous aime bien Sylvain, mais vous avez une manière d’assener péremptoirement les choses... Par exemple, à propos du refus du Nobel par Sartre en 1964, vous écrivez : « refus supposé provenir d’une marque de modestie mais qui ne peut être traduit que par cette marque d’un orgueil démesuré ». C’est complètement stupide. Sartre a refusé le Nobel parce qu’il considérait que c’était un prix bourgeois, et qu’il n’avait pas envie d’être récupéré par la société bourgeoise. Il s’en est expliqué très clairement dans ses entretiens avec Simone de Beauvoir publiés à la suite de La Cérémonie des adieux :
« Le prix Nobel, je suis en totale contradiction avec lui parce qu’il consiste à classer les écrivains. (...) C’est une notion absurde ; cette idée de mettre la littérature en hiérarchie, c’est une idée complètement contraire à l’idée littéraire, et au contraire parfaitement convenable pour une société bourgeoise qui veut tout intégrer. Si les écrivains sont intégrés par une société bourgeoise, ils le seront en hiérarchie, parce que c’est comme ça en effet que se présentent toutes les formes sociales. La hiérarchie, c’est ce qui détruit la valeur personnelle des gens. Être au-dessus ou au-dessous, c’est absurde. Et c’est pour ça que j’ai refusé le prix Nobel, parce que je ne voulais en aucun cas être considéré comme l’égal de Hemingway, par exemple. »
Il y avait un orgueil chez Sartre, mais ce n’était absolument pas un orgueil individuel, c’était l’orgueil d’appartenir à l’espèce humaine (depuis nous sommes allés dans la direction radicalement opposée puisque tout le monde a honte d’être humain). Je cite Sartre, même source :
« Ce n’est pas un orgueil qui porte sur ma personne, Jean-Paul Sartre, individu privé, mais plutôt sur les caractéristiques communes à tous les hommes. Je suis orgueilleux de faire des actes qui ont un commencement et une fin, de changer une certaine part du monde dans la mesure où j’agis, d’écrire, de faire des livres - tout le monde n’en fait pas mais tout le monde fait quelque chose - bref, mon activité humaine, c’est de cela que je suis orgueilleux. »
On peut aussi rappeler les célèbres dernières lignes des Mots qui vont exactement dans le même sens :
« Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »
J’avais écrit un article sur ce sujet il y a quelques années sur AgoraVox. Bref, vous avez ce défaut, c’est que vous êtes parfois un peu superficiel. C’est bien de s’intéresser à plein de choses, mais quand on voit les choses de loin on s’abstient de juger, et surtout de porter des jugements aussi péremptoires. (À propos, nous sommes effectivement en 2020, j’attends toujours de votre part un article sur le centième anniversaire de la naissance de Charles Bukowski (car pour Jean-Paul II je crois que nous y aurons droit)).