Delphine Batho : LA PREMIERE DES LIBERTES C’EST DE RESTER VIVANT
! « Un quota carbone individuel pour organiser la diminution du trafic aérien »
! « On ne peut plus accepter l’impuissance et l’inertie », estime l’ancienne
ministre de l’Ecologie, qui dépose une proposition de loi pour limiter
drastiquement les trajets de loisir. Entretien.
Delphine
Batho a déposé, avec son collègue député François Ruffin, une proposition de
loi institutant un « quota carbone individuel » limitant les voyages en avion.
« Un changement conceptuel dans la lutte contre le changement climatique »,
explique l’ancienne ministre socialiste, désormais présidente de Génération
écologie.
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Vous proposez de limiter l’usage de l’avion au moyen d’un « quota carbone
individuel ». Comment cela fonctionnerait-il ?
Il
faut d’abord expliquer sa raison d’être. Nous sommes dans une situation où le
niveau d’émission des gaz à effet de serre augmente. Il y a urgence à agir, on
ne peut pas continuer avec le niveau actuel de trafic aérien. Il faut au contraire
organiser sa diminution.
Or,
le secteur ne s’inscrit pas du tout dans cette perspective. Il parle seulement
de « neutraliser la hausse future des gaz à effet de serre », ce qui revient à
conserver le niveau actuel des émissions de CO2. Et comment ? Par une fausse
neutralisation basée sur la compensation carbone. Autrement dit, on va planter
des arbres, ce qui est une vue de l’esprit, ou bien on va recourir aux
agro-carburants, qui entraînent la déforestation.
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Le gouvernement a pourtant débloqué 1,5 milliard pour soutenir la recherche
d’un avion bas carbone. Vous n’y croyez pas ?
Je
suis pour la recherche et développement. Mais on ne peut pas s’en remettre à
une sorte de bluff technologique qui consisterait à poursuivre la recherche en
pensant que, peut-être, un jour, on trouvera un avion sobre. C’est de l’ordre
de la croyance, ce n’est pas sérieux ! Lorsqu’on interroge les spécialistes,
ils répondent tous que la perspective d’un avion à hydrogène en 2035 ne tient
pas la route deux secondes.
Il
faut trouver une solution efficace et juste socialement. D’où notre proposition
d’organiser la diminution progressive de l’usage de l’avion. La proposition que
nous mettons en débat, c’est de passer à un système de quota carbone qui soit
le même pour chaque personne, et qui permette de faire un voyage de loisir de
temps en temps - mais pas tout le temps.
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Un voyage de temps en temps ? C’est-à-dire ? C’est un aller-retour en Europe
par an ? Un voyage en Asie tous les 3 ans ?
Le
quota est fixé annuellement pour une période de cinq ans. Il diminuerait par
tranche de cinq ans afin d’atteindre les objectifs de neutralité carbone à
l’horizon 2050. Ce quota doit être fixé dans le cadre de la stratégie nationale
bas-carbone de l’Etat.
Pour
bien comprendre, l’empreinte carbone d’une citoyenne ou d’un citoyen en France,
c’est 11 tonnes par an. Mais c’est une moyenne. En réalité, certains sont bien
au-dessus des 11 tonnes, tandis que les personnes des catégories moins
fortunées ont une empreinte de 7 ou 8 tonnes. Le rapport du Giec nous dit qu’il
faut passer à 2 tonnes.
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Si on vise 2 tonnes, c’est la fin du tourisme de masse. Cela signifie qu’on ne
peut plus passer ses vacances là où l’on veut…
La
première des libertés, c’est de rester vivant. Je suis favorable à l’ouverture
culturelle et je pense que des solutions alternatives doivent être déployées
pour permettre de grands voyages - par exemple, en relançant le train de nuit
en Europe. Mais oui, on doit s’orienter vers une relocalisation du tourisme et
avoir conscience que le grand voyage ne peut pas être la norme.
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Vous parlez uniquement des voyages de loisir ? Les voyages vers l’Outre-mer ne
seraient pas concernés ?
Evidemment,
tout ce qui lié à la continuité territoriale de la République ne peut pas être
concerné, pas plus que les voyages liés aux droits fondamentaux de la personne
humaine, comme les liens familiaux, lorsque plusieurs membres d’une même
famille habitent dans différents pays.
Aujourd’hui,
28 % des déplacements aériens ont lieu pour motifs professionnels, et 23 % pour
d’autres motifs comme les visites à la famille. Tout le reste, c’est de l’usage
de loisir.
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En quoi le principe du quota est-il différent de celui d’une taxe carbone ?
Parce
qu’il est juste socialement. Une taxe, cela consiste à renchérir le prix des
billets. Ce n’est pas parce qu’il y aura une taxe que les personnes les plus
privilégiées, celles qui ont un usage intensif de l’avion, changeront de
comportement. Vous aurez toujours des personnes qui auront les moyens de se
payer des dizaines de voyages par an. Ça ne résout pas le problème et c’est
injuste.
Le
quota carbone, lui, est le même pour tous. Il est cumulable dans le temps, ce
qui permet de cumuler son quota pendant plusieurs années pour faire tel ou tel
voyage. Mais le quota n’est pas transférable.
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Vous voulez dire qu’on ne pourrait pas vendre son quota à une autre personne ?
Il n’y aurait pas une bourse des droits à polluer ?
Surtout
pas. Il est beaucoup plus juste.
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Votre proposition de loi est déposée avec le député François Ruffin (France
insoumise). Avez-vous des espoirs qu’elle soit adoptée ?
Cette
proposition de loi s’inscrit dans le prolongement de celle que nous avions
déposée il y a un an, pour la suppression des liaisons aériennes inutiles entre
des villes desservies par le TGV. On nous avait alors dit que notre proposition
était loufoque. Je constate qu’aujourd’hui, cette proposition est reprise par
la Convention citoyenne sur le climat ; que le gouvernement lui-même y vient ;
qu’Air France reconnaît que ces liaisons aériennes n’ont pas de rentabilité et
qu’il faut les supprimer.
Notre
proposition nouvelle de quota carbone suscite les mêmes quolibets, mais je
pense que l’idée fera son chemin. Nous avons bien conscience que l’idée d’un
quota carbone pour chacun est un changement conceptuel dans la lutte contre le
changement climatique. Mais si on considère avec sérieux les données
scientifiques, il va falloir réduire notre empreinte carbone et donc trouver
des solutions nouvelles qui soient justes socialement.