Vers le milieu du XVIIIe siècle se développe une structure sociale d’un nouveau genre : la société de pensée. Les « sociétés », selon l’expression alors usitée, prennent diverses formes : sociétés littéraires, académies, sociétés d’agriculture, et, de plus en plus nombreuses, les loges maçonniques. Autant de lieux où l’on refait le monde en chambre avant de refaire la société « pour de vrai ». Relais de diffusion de la « libre-pensée » (la philosophie des Lumières), elles correspondent activement entre elles, tissant ainsi des réseaux à travers le pays. La société de pensée est comme le laboratoire de la future démocratie. Liberté, égalité, fraternité. Mais liberté au sens d’une liberté négative excluant tout ce qui empêche le déploiement des idées abstraites – les traditions, la foi, ou l’expérience sont laissées au vestiaire. Égalité : dans ces sociétés, les membres doivent oublier leur appartenance à leur corps social et leur condition. Fraternité : entendue comme la condition de l’union qui résulte de la pression réciproque des sociétaires ; elle implique l’épuration des dissidents. Le but des sociétés de pensée n’est pas d’agir ou de représenter des intérêts mais de dégager par la discussion un consensus, une « opinion sociale », base de la volonté générale. Cette « vérité socialisée », explique Cochin, est la matrice d’un régime de démocratie pure ou directe (non représentative), où la volonté de la collectivité fait loi à tout instant. Or la démocratie est toujours le règne d’une minorité. Exécution de Robespierre
Dans les sociétés, mécaniquement, ce sont les habiles et les ambitieux qui prennent le pouvoir. Pas les plus sages ou les plus intelligents. Ce sont les plus actifs, ceux qui maîtrisent l’art de la manipulation (par exemple les avocats), qui vont contrôler ce que Cochin appelle la Machine. Les machinistes constituent des « cercles intérieurs » qui vont tirer les ficelles.
« Augustin Cochin met à nu les rouages de nos régimes dits démocratiques »