Aux Lecteurs.
L’examen par
l’Assemblée nationale de la loi dite « de Sécurité globale » a vu se
dérouler une séquence politique assez caractéristique des problèmes
politiques auxquels Emmanuel Macron se trouve confronté. L’analyse de
Régis de Castelnau, avocat à la cour, animateur du blog Vu du
droit, écrite pour le magazine Causeur et pour RT, est intéressante. La voici :
"Sur le plan des faits, les choses sont en fait assez simples et
finalement assez caractéristiques d’une méthode qui vise à faire adopter
par le Parlement des textes liberticides mais en veillant à en faire
porter la responsabilité à l’initiative parlementaire.
La loi « anticasseurs » adoptée pendant le mouvement des Gilets jaunes
était d’abord une initiative du Sénat portée par le Bruno Retailleau
président du groupe LR. La mesure la plus critiquée consistait à donner
aux préfets des pouvoirs permettant d’interdire la liberté
constitutionnelle de manifestation à des individus sur simple décision
administrative. Il y eut ensuite la fameuse loi Avia, attaque frontale
contre la liberté d’expression, visant à imposer une censure brutale aux
réseaux sociaux. Là aussi c’était une proposition de Laetitia Avia,
personne n’étant dupe cependant de la présence de la main du pouvoir
dans le processus. Fort heureusement, malgré un vote massif de la
majorité présidentielle, le texte a été proprement déchiqueté par le
Conseil constitutionnel.
C’est dans ces conditions que comme d’habitude on a demandé à deux
parlementaires de se dévouer et c’est ainsi que les députés LREM Alice
Thourot et Jean-Michel Fauvergue, lui-même ancien policier, ont déposé à
l’Assemblée nationale le 20 octobre 2020 une proposition de loi portant essentiellement sur le renforcement des pouvoirs de la police
municipale, l’accès aux images des caméras-piétons, la captation
d’images par les drones et l’interdiction la diffusion de l’image des
policiers.
Fort heureusement, ce texte lui aussi liberticide a suscité rapidement
de fortes oppositions. Et en particulier la fameuse mesure prévue à son
article 24 interdisant de diffuser, sous peine de lourdes sanctions, des
images filmées des forces de l’ordre : « Est puni d’un an
d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par
quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but
qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image
du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de
la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale
lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. » Nul besoin d’une exégèse trop longue de ce texte pour constater
à quel point cette rédaction est la porte ouverte à l’arbitraire. Sur
le plan du principe de spécialité et d’interprétation restrictive de la
loi pénale, comment identifier l’intentionnalité de celui qui diffuse
les images ? Et si c’est pour appeler l’attention de l’opinion publique
sur une infraction, le diffuseur pourrait-il être poursuivi parce que la
procédure pénale intentée contre les policiers frappeurs porterait
atteinte à leur « intégrité psychique » ? Il est incontestable que les
deux policiers de l’affaire Zecler aujourd’hui en détention subissent
une incontestable épreuve psychique.
Et le plus grave et que la simple lecture démontre, c’est que
l’intention n’est pas de protéger les forces de l’ordre, mais une fois
de plus, en criminalisant les réseaux, de porter atteinte à la liberté
d’expression et de communication, en mettant les forces de l’ordre à
l’abri d’éventuelles poursuites pour des violences illégales qu’elles
seraient amenées à commettre. Il convient en effet de rappeler que la
« violence légitime » dont l’Etat est dépositaire et que ses
fonctionnaires et en particulier ses forces de police et de gendarmeries
peuvent utiliser, est mise en œuvre sous le contrôle de la Justice.
L’organisation et l’utilisation des forces de l’ordre relèvent de la
responsabilité du pouvoir exécutif, mais le contrôle de l’usage de la
violence, incombe à l’autorité judiciaire. C’est si clair que le code
pénal a explicitement prévu qu’elle est plus sévèrement punies si elle a
été commise par des agents publics et en particulier des policiers ou
des gendarmes. Mais il faut savoir que la question de la preuve est
délicate dès lors qu’il s’agit d’agents assermentés, puisque leurs
dépositions ont une valeur probante supérieure au témoignage d’un simple
citoyen. Or, depuis plus de deux ans, le déclenchement du mouvement des
Gilets jaunes et de celui relatif à l’opposition à la loi de réforme des
retraites, la répression policière des manifestations ont pris des formes
très souvent très violentes comme l’ont d’abord justement établi des
centaines de vidéos puisqu’aujourd’hui avec les smartphones n’importe
qui peut filmer. Et les quelques procédures n’ont été possibles que
parce qu’il existait des vidéos incontestables ; or, comme de nombreux
observateurs l’ont relevé, y compris des syndicalistes policiers, la
répression policière a « sauvé » Emmanuel Macron.
Régis de Castelnau