@L’apostilleur
sur le proselitysme
IL A EXISTÉ UN PROSÉLYTISME JUIF
Shlomo Sand : Inversement,
s’il n’y a pas eu d’Exil, il faut bien expliquer l’extraordinaire
croissance numérique du judaïsme tout autour de la Méditerranée entre
IIe siècle av. J.-C. et IIe siècle après. Dès l’époque hellénistique
IIIe-IIe siècle av. J.-C., on trouve des communautés juives importantes
en dehors de Judée. On peut estimer le nombre des juifs vivant hors de
Palestine à 4 millions au Ier siècle de notre ère. En Égypte, à
cette époque, leur nombre est probablement aussi important qu’en Judée.
Depuis les Ve et IVe siècles av. J.-C. jusque vers le IIe siècle ap.
J.-C., le judaïsme a beaucoup recruté au-dehors. C’est ce que nous
disent en tout cas les historiens et les philosophes du monde antique,
de Philon d’Alexandrie jusqu’a Flavius Josèphe. Pendant plus de trois
cents ans, à partir du IIe siècle av. J.-C., le monothéisme juif a été
une religion dynamique et prosélyte. La rencontre entre la religion de
Moïse et l’hellénisme a permis au mouvement de conversion de commencer
très tôt dans l’Antiquité.
L’idée que la religion juive est étrangère au prosélytisme reste
profondément ancrée dans les consciences. Elle n’en est pas moins
fausse. Les indices du prosélytisme des juifs sont nombreux. Les auteurs
romains décrivent la propagande des Maccabées. Juvénal, Horace, Tacite
parlent tous du prosélytisme des juifs. Et, dans le Nouveau Testament,
il est écrit que les pharisiens sont prêts à tout pour convertir : «
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous
courez la mer et la Terre pour faire un prosélyte ; et, quand il l’est
devenu, vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous. » Matthieu, XXIII,15.
Il est vrai qu’à partir du IVe siècle, dans le monde chrétien puis
dans le monde musulman après la conquête arabo-islamique, les juifs ont
tout fait pour effacer la trace de ce prosélytisme : leur survie en
dépendait. Mais, au XIXe siècle, l’idée du prosélytisme juif refait
surface. Pour Theodor Mommsen, le grand historien allemand de Rome,
aussi bien que pour Ernest Renan, il est clair que dans la rapidité de
la propagation du judaïsme en deux siècles la force a dû jouer un rôle.
Puis, à partir du milieu de XXe siècle, de nouveau, la vision qu’il n’y a
pas de prosélytisme juif est devenue dominante. C’est qu’elle vient
bien sûr renforcer la démonstration d’une origine ethnique unique du
peuple juif. Cela n’a pas empêché les travaux des historiens. Une
lecture décisive pour moi a été celle de la thèse de doctorat qu’Uriel
Rappaport a soutenue en 1966. Il y démontrait que les juifs de « l’Exil »
sont un produit des conversions. Uriel Rappaport est devenu en Israël
un historien important, mais sa thèse n’a pas été publiée2.
Maurice Sartre :
Il est indiscutable qu’il n’y a pas eu d’Exil général des Juifs à la
suite des révoltes de 66-70 et de 132-135, et encore moins d’expulsion.
Si l’on trouve de fait des Juifs dispersés sur tout le pourtour de la
Méditerranée, il s’agit de païens convertis pour la plupart. Mais
j’aurais tendance à les estimer moins nombreux que ce qu’affirme Shlomo
Sand. Juvénal, comme d’autres auteurs grecs ou latins, ne fait pas la
différence entre chrétiens et Juifs, et, par hostilité à leur égard, a
tendance à exagérer le nombre de ces derniers. En sens inverse, dans sa
célèbre lettre à l’empereur Caligula, Agrippa Ier est tenté de signaler
des Juifs partout pour montrer leur puissance et mettre en garde
l’empereur contre une politique répressive envers les Juifs
d’Alexandrie. Il est raisonnable de penser qu’au Ier siècle de notre
ère, à Alexandrie, les Juifs n’étaient pas plus de 100 000 ou 150 000.
Si les chiffres sont discutables, reste que l’augmentation importante
du nombre de Juifs dans l’Empire romain s’explique principalement par
les conversions. Ce qui a permis ce phénomène massif, c’est la
promulgation de ce qu’on appelle le Code sacerdotal par Esdras
c’est-à-dire les règles régissant la vie des Juifs, probablement au
début du IVe siècle av. J.-C. Jusque-là, on était juif parce né de
parents juifs. Désormais, on est juif parce que l’on respecte les
préceptes de la Loi. Il devient donc possible de se convertir au
judaïsme. La conquête d’Alexandre dans les années 334-323 av. J.-C., en
facilitant la circulation des populations dans l’ensemble de la
Méditerranée orientale, n’a pu qu’accélérer le phénomène.
On connaît aussi des conversions à la pointe de l’épée dans l’État
hasmonéen qui apparaît dans les années 150 av. J.-C. et disparaît de facto
avec le siège de Jérusalem par Pompée en 63. Avant même d’avoir
consolidé son pouvoir, cet État mène une politique de conquête de
territoires voisins Idumée, Transjordanie où il pratique des conversions
forcées. Les Iduméens du Neguev, les ancêtres du roi Hérode, sont
convertis de force. Et lorsqu’une cité comme Gadara est conquise, les
Grecs préfèrent fuir plutôt que de devenir juifs.
Ce qui fait débat entre les historiens est de savoir quelle est
l’ampleur du mouvement de conversion et s’il s’agit d’une politique
missionnaire délibérée ou de conversions spontanées. Édouard Will et
Claude Orrieux ont conclu qu’il n’a pas existé de politique missionnaire
du judaïsme cf. Pour en savoir plus, p. 21 . Leur
conclusion est probablement excessive. Mais l’existence de missionnaires
n’exclut pas des conversions spontanées au contact des communautés
existantes.
Lorsque Paul se rend en Asie Mineure ou en Grèce et prêche de
synagogue en synagogue, il s’adresse aux Juifs mais on sait aussi qu’une
foule de non-Juifs, notamment des femmes de la haute société locale, se
presse à la synagogue pour l’écouter. A Aphrodisias Carie, on possède
une liste de donateurs qui réunit des Juifs et de nombreux «
craignant-Dieu » : ceux qu’on appelle ainsi sont des gens proches du
judaïsme qui pratiquent un certain nombre de rites mais pas tous
notamment parce qu’ils répugnent à la circoncision. Les conversions
nombreuses au judaïsme dans l’Empire romain ne s’expliquent donc pas
seulement par le prosélytisme juif, mais, comme ce sera aussi le cas
pour le christianisme, par la séduction de la morale qu’il propose.