Deux interprétations de la Seconde Guerre mondiale ont toujours coexisté en Union soviétique puis en Russie, puisque l’URSS s’est trouvée des deux côtés durant la guerre : initialement dans le camp des agresseurs puis dans la grande alliance avec les Etats-Unis après qu’Hitler eut trahi Staline. Pendant longtemps, la glorification de la guerre défensive (1941-1945) a prévalu sous la forme de la « grande guerre patriotique », et permettait de présenter l’URSS comme l’épicentre de la résistance aux forces fascistes. Dans la glorification de cette période, le pacte Molotov-Ribbentrop devait être passé sous silence non pas tant pour ses conséquences (permettre le début de la Seconde Guerre mondiale), mais parce qu’il représentait une erreur de la part de Staline : le pacte laissa les troupes allemandes s’approcher des frontières de l’URSS bien avant l’invasion de 1941, permit à l’Allemagne de devenir la puissance européenne qui faillit s’emparer de Moscou et donna au dictateur soviétique une illusion de sécurité qui lui fit nier les renseignements selon lequel l’Allemagne se préparait à l’attaquer, le prenant complètement par surprise.
En revanche, réhabiliter le pacte Molotov-Ribbentrop revient à mettre en avant la période d’agression de 1939 à 1941, durant laquelle l’URSS entreprit l’invasion de la Finlande (une « guerre d’hiver » qui se révéla très coûteuse pour l’agresseur), mais aussi des pays baltes, où des référendums bidons furent organisés pour justifier et soutenir l’agression. Le climat politique russe actuel, qui glorifie les agressions contre la Géorgie et contre l’Ukraine, incite évidemment à valoriser une période de l’histoire qui présente des similitudes troublantes avec la Russie contemporaine. Entre 1939 et 1941, la propagande soviétique présenta l’Allemagne nazie comme un État ami, les dirigeants parlant du « camarade Hitler » et appelant au « triomphe du fascisme international », et des swastikas apparaissant sur les bâtiments publics.
Cette confusion idéologique est également présente aujourd’hui en Russie : les Juifs sont présentés comme responsables de leur extermination à la télévision publique, l’extrême-droite russe défile le 9 mai 1945 (qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale en Russie) et des campagnes homophobes sont présentées comme une défense de la civilisation occidentale.
Cette banalisation implicite du nazisme, qui s’opère simultanément à une glorification du stalinisme, se retrouve dans les propos des thuriféraires français du régime russe : l’écrivain d’extrême-droite Nicolas Bonnal écrit par exemple sur Sputnik News que « le général de Gaulle ne cesse de vouloir se rapprocher de la Russie, fût-elle dirigée par le maréchal Staline. Ce dernier apparaît sous sa plume comme un gentil ogre avec qui il faut apprendre à s’entendre », au mépris de toute évidence historique, de Gaulle ayant toujours su qui étaient ses alliés et qui étaient ses ennemis (comme il le démontra durant la crise de Cuba), et s’il sortit de la structure militaire intégrée de l’Otan pour cause de divergence sur la stratégie de dissuasion nucléaire, il ne remit jamais en cause la pertinence de l’Alliance Atlantique.
Plus grave, dans le même article, on peut lire : « Roosevelt sait qu’il a gagné le monde grâce à cette inutile guerre européenne qu’il a inspirée sans la livrer. » La Seconde Guerre mondiale n’aurait donc rien à voir avec les agressions commises par le régime hitlérien et la nature raciste et expansionniste du nazisme, mais serait en fait une conséquence d’un complot américain contre l’Europe. Outre la stupidité historique manifeste du propos (les cimetières militaires américains en France rappelant la participation américaine à un conflit qui fut mené simultanément en Asie et en Europe par les Etats-Unis), ce révisionnisme laisse entendre que le nazisme n’aurait été qu’un régime politique comme les autres, et l’une des victimes malencontreuses de la volonté de domination américaine.
Artifices rhétoriques
Dans le même temps, le régime russe continue de s’appuyer sur le souvenir de la Grande Guerre Patriotique dans sa tentative actuelle d’inscrire positivement le stalinisme dans l’histoire russe, ainsi que sur les habitudes rhétoriques héritées de l’Union Soviétique, en particulier l’accusation de « nazi » ou de « fasciste » comme artifice rhétorique servant à discréditer les opposants au régime. Ainsi, durant la révolution ukrainienne de 2014, la propagande russe a qualifié l’intégralité des manifestants de « fascistes », ou de « néo-nazis », mettant en avant la présence (avérée) parmi les opposants au régime de membres du parti d’extrême-droite Svoboda.
Il s’agit d’une vieille tactique consistant à tenter d’associer l’intégralité d’un mouvement à ses membres les plus extrêmes, en agissant comme si les motivations de ses derniers étaient partagées par tous les manifestants. Évidemment, personne ne doit être dupe de cette manipulation rhétorique (qui reviendrait à dire que Mai 68 était un mouvement intégralement trotskyste car Alain Krivine faisait partie des manifestants), mais elle est très présente dans le discours issu de Moscou et de ses relais occidentaux, que l’on entend régulièrement évoquer « les fascistes au pouvoir à Kiev ». Et ce, alors que le candidat de Svoboda a seulement obtenu 1,16% des voix lors de l’élection présidentielle ukrainienne de 2014 ayant suivi la chute de Viktor Ianoukovitch, ce qui donne une idée de l’attractivité de l’extrême-droite auprès de la population ukrainienne… En revanche, c’est bien l’intégralité de l’extrême-droite européenne (y compris des fascistes et des néo-nazis) que Moscou a convoquée pour servir « d’observateurs » à son référendum bidon organisé en Crimée en 2014. On voit ainsi bien la manipulation rhétorique grâce à laquelle Moscou peut sans honte qualifier ses opposants de « fascistes » et de « nazis » tout en soutenant les extrêmes-droites européennes.
La réhabilitation officielle du pacte Molotov-Ribbentrop par le régime russe actuel crée ainsi une mémoire du conflit alternative à celle répandue en Europe occidentale, en valorisant la guerre d’agression et la confusion idéologique entre extrême-gauche et extrême-droite. Cette orientation idéologique est finalement tout sauf surprenante, car elle correspond à l’alignement tactique qu’a entrepris la Russie avec les extrême-droites européennes.