2/2. Enfin les bouches s’ouvrent !
L’étendue
du crime qui est en cours à Gaza ébranle sévèrement le système des complicités
mécaniques avec Netanyahu. Reste que celui-ci n’aurait pu en arriver jusqu’à ce
point de violence sadique dans la conduite du génocide sans ces complicités
passives si… actives. Mais dorénavant le retournement s’exerce en profondeur.
Il libère un peu la pression communautaire sur les personnes et les
associations juives qui se sont engagées courageusement contre le génocide. Il
génère des nausées plus visibles quand des intimes proches de Netanyahu comme le
sieur Meyer Habib traite de « petite pute » une députée insoumise montrant non
seulement son sexisme vulgaire, mais l’arrogance sans bornes de ce type de
fanatique. Le silence des observateurs sur cette scène en dit long sur
eux-mêmes. Le sexisme ethnique est en roue libre. Néanmoins, les derniers
soutiens assumés sont dans l’extrême droite où Marine Le Pen a assumé sa
solidarité avec les crimes de guerre, proclamant que « nous aurions le même
ennemi » que Netanyahu. Dans ce registre provocateur, il faut évidemment
ajouter le ministre Retailleau, président de LR, qui voudrait dissoudre
l’association « Urgence Palestine » et « la Jeune Garde ». Et quand un concert
indigne fait l’apologie du génocide et en réclame davantage avec projection
d’images de bombardements, lui et ses sbires regardent ailleurs.
Mais
au total, le chœur des enragés a baissé d’un ton, même si les plus virulents
suprématistes continuent à décliner leurs équations venimeuses. À présent, bien
des gens qui se taisaient n’hésitent plus à nous donner raison. Ils le font
facilement dans les contacts individuels. Il arrive même que d’aucuns
présentent des excuses pour n’avoir rien dit quand nous étions accusés
d’antisémitisme en raison de notre opposition à Netanyahu. Certes, beaucoup
restent dans la peur des représailles professionnelles ou familiales. Mais
beaucoup désormais s’avancent publiquement sur les mêmes exigences que nous.
Cela concerne l’embargo sur les livraisons d’armes, l’interruption de l’accord
de coopération de l’Union européenne, de jugement des criminels de guerre. Dans
le même temps, la décision européenne d’examiner la situation de l’accord
commercial a ouvert une large brèche dans le mur du silence officiel. Bien sûr,
nous en connaissons les limites : les européens vont prendre leur temps et le
gouvernement allemand monte la garde. Mais cette décision est une étape
importante sur le chemin désormais à portée de main vers un isolement total du
gouvernement Netanyahu. C’est l’objectif qu’il ne faut pas perdre de vue. Car
c’est la condition pour arrêter les massacres et voir démarrer les procédures
judiciaires qui auront raison des criminels et de leurs complices. Nous y
serons aidés malheureusement par les déclarations des fanatiques qui entourent
Netanyahu pour appeler au génocide ou s’en féliciter car ils révulsent tout le
monde par leur barbarie. Mais ils nous valent chaque fois de nombreux
ralliements contre le génocide. Nous y serons aidés aussi par le niveau de
refus des jeunes israéliens de s’enrôler pour tuer à Gaza. Car il est désormais
considérable et rejaillit dans les débats des communautés qui sont restées
ouvertes. Et nous le sommes aussi par tous ceux qui, sur place, au contraire de
ce qui se passe à Paris, n’acceptent plus que toutes ces horreurs soient
perpétrées en leur nom. Cela isole considérablement tous les fanatiques. Comme
cette jet set parisienne qui est allée à Jérusalem nous dénigrer à l’étranger.
Ainsi, hors de portée des lois françaises qu’ils ne respectent pas, ils ont pu
diffamer le mouvement insoumis déclaré par eux « passionnément antisémite ».
Ceux-là se battront dans la chaleur douillette des plateaux de télé jusqu’au
dernier appelés israéliens et aux derniers enfants palestiniens ! Mais le
renversement d’appréciation est fait désormais dans l’opinion. Il s’exprime
aussi par la voix des Israéliens qui marchent à la frontière avec Gaza
comme nous le signalent ici les membres de la communauté qui ont des proches
là-bas dans ces manifestations. Ces marches sont presque plus libres que
chez nous, en France où la parole a été la plus verrouillée et où les points de
vue divergents sont encore le plus brutalement pourchassés.
Suicide moral
Une
bonne illustration et un bon résumé de ce moment politique de bascule est ce
texte des Echos signé par Dominique Moïsi, «
géo-politologue ». Il est paru sous le titre « Gaza : le suicide moral d’Israël
». J’en retiens ces lignes fortes : « La politique menée par Benyamin Netanyahou à Gaza
est tout simplement criminelle, écrit-il. Elle a fait des dizaines de milliers
de victimes innocentes. Cette politique représente une menace existentielle à
terme pour l’Etat d’Israël, et le peuple juif dans son ensemble. Elle est
l’équivalent d’une forme de suicide moral, sinon de suicide tout court. »
Comme
je crois à l’action politique en tant que bataille de convictions contraires,
j’attache beaucoup d’importance aux moments de bascule ou de renversement des
points de vue. Ils sont le cœur de la pratique démocratique. Ces moments
d’allées et venues des idées, ces contradictions quand elles changent de camp,
justifient notre adhésion au principe de démocratie. Ils prouvent qu’on peut
renoncer à la force et faire pourtant prévaloir une idée. Ils prouvent que les
situations concrètes et les argumentations tenues fermement ont un pouvoir de
conviction qui s’exerce jusque dans les rangs des plus déterminés. Ce texte de
Moïsi permet à des gens de comprendre pourquoi il faut lâcher Netanyahu et
cesser de le défendre ou cesser de se taire sans autre forme de réflexion. Trop
de gens l’ont fait selon une très ancienne consigne de « défense
inconditionnelle ». La forme autant que le contenu d’une telle consigne est à
l’origine du « suicide moral » actuel. Plus puissant sera le désaveu dans le
public à l’égard du gouvernement Netanyahu, plus seront desserrée les mâchoires
de l’étau de « silence inconditionnel ». Peut-être se rompra alors chez les
silencieux le lien entre leur conscience morale universaliste et leur adhésion
politique. Car je crois que beaucoup pensaient d’abord, comme ils le disaient,
soutenir « une riposte » plutôt qu’un génocide délibéré. Mais les propos les
plus abominables de l’équipe Netanyahu ne sont jamais parvenus à ébranler les
certitudes des silencieux « inconditionnels ». Cette situation est exceptionnelle
par le résultat désastreux qu’elle a permis puisqu’il s’agit d’un nettoyage
ethnique génocidaire. Mais pour le reste, tout y aura été conforme à ce qui se
produit chaque fois qu’un nationalisme devient un ethnicisme suprémaciste. Le
suprémacisme est au-delà du chauvinisme qui est lui-même au-delà du
nationalisme. C’est l’affirmation d’une supériorité sans autre fondement que la
certitude de ceux qui la proclame. En citant la Bible, Netanyahu a même voulu
donner une origine divine à ses crimes. Les autorités religieuses n’ont guère
réagi. Je suis pourtant certain qu’elles ne pouvaient être d’accord.