Il s’agit de ce que l’on peut appeler les « mots disqualifiants ». C’est-à-dire que la fonction de ces mots est simplement de constituer une accusation pour disqualifier l’adversaire du débat en l’associant à un concept qui dans une société donnée fait figure de mal ontologique : pour la Rome républicaine, c’était la royauté (et il était courant qu’entre sénateurs l’on s’accuse lors de débats animés de vouloir restaurer la couronne) ; pour le Moyen-âge chrétien c’était l’hérésie (et lors des disputations, les théologiens se balançaient allègrement cette accusation au visage) ; pour les USA, c’est le communisme ; dans l’Europe post-1945, c’est le fascisme, etc. Les idéologies au pouvoir changent, mais les mécanismes de domination rhétorique sont les mêmes.
L’emploi de ces mots disqualifiants comme invectives sert justement à activer le réflexe pavlovien de rejet qu’inspirent ces notions à l’inconscient collectif d’une société donnée. On s’adresse aux tripes de la foule plutôt qu’à la raison du peuple. L’objectif est que la personne visée par cette accusation soit inconsciemment associée par la masse à ces concepts honnis.
Eh bien, c’est la même chose avec l’adjectif « extrême » (qu’il soit affublé du substantif « droite » ou « gauche ») qui est utilisé par les tenants de la ligne dominante pour disqualifier ceux qui penchent trop à droite ou trop à gauche. Le mot même fait peur : « extrême ! », cela suggère l’outrance, la radicalité, et même une certaine dose de folie furieuse. Et bien sûr, c’est une allusion subliminale aux crimes commis au siècle précédent au nom de ces idéologies. Lorsqu’un journaliste de BFM dit innocemment « extrême-gauche » en parlant d’un élu ou d’un militant pro-palestinien, il suggère subrepticement que ce dernier est l’héritier idéologique des goulags ; et lorsqu’il brandit le terme « extrême-droite », c’est bien sûr les images mentales associées aux crimes des fascismes qu’il invoque dans l’esprit du téléspectateur.
Bref, c’est une énième manipulation verbale des tenants de la ligne dominante pour garantir leur domination et discréditer d’avance tous ceux qui pourraient la menacer.