@LeMerou
« Tentant très modestement de le pratiquer. » Peut-être que la clé de votre intervention (merci pour ce retour, d’ailleurs, malgré nos différences de lecture du champ des possibles de l’art) est là. Voir que contrôler la « boue » de la peinture (ce n’est, après tout, que de la matière au départ, transcendée ensuite par l’œil, la main et l’esprit du praticien), pour du « bien fait », aucun débordement, du bien réalisé, bref obtenir du figuratif qui se tient, c’est intéressant, voire passionnant. Mais qu’il est bon aussi quand ça dérape, que des accidents, des imprévus, des taches, bref du non-contrôlé interviennent. Plus ou moins par hasard. Et si ce que l’on croit rater nous ouvrait les yeux sur ce qu’on ne voyait pas ?
Car, si l’artiste parle, la peinture, elle aussi, à la façon de la Nature, a son mot (maux) à dire. Picasso disait : « La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut. » Et l’avant-gardiste et iconoclaste Marcel Duchamp, de son côté, a précisé : « C’est le regardeur qui fait le tableau. » À partir de là, et sans oublier bien sûr leur glorieux aîné Léonard de Vinci, artiste et scientifique, qui partait régulièrement de l’observation de taches et salissures sur un mur pour stimuler son imagination et inventer (de même, on le sait bien, une simple palette d’artiste posée dans un coin, ou à l’abandon, et servant un travail en cours, peut être en soi une véritable œuvre d’art), le continent Peinture s’ouvre à une créativité foisonnante, partant dans tous les sens (par exemple, les surréalistes poursuivront la geste de Léonard : de l’imagination et de la liberté de faire au pouvoir) et susceptible de pratiquer/proposer les grands écarts. Après, bien sûr, chez le « regardeur », spécialiste ou amateur, il y a les goûts et les couleurs, le jugement de goût, la liberté d’apprécier ou pas, fort heureusement, telle ou telle chose qui se donne à voir, et c’est très bien comme ça.
Dernière chose, en utilisant le terme « ophtalmiques » (et j’essaie de m’attarder un peu là-dessus, moi aussi, dans mon article), vous mettez le doigt là où il faut : ce Flou dans l’art à l’Orangerie interroge non seulement cette possibilité d’une île autre dans les arts plastiques (jouer sur l’opacité pour révéler la part de mystère du réel et, en quelque sorte, prendre celui-ci à son propre piège ; sa nébuleuse à l’œuvre détectée peut révéler, a contrario, des vérités d’un tranchant et d’une netteté absolus), mais tout simplement également la vision et ses phénomènes, à savoir la santé de l’œil – tant celle, défectueuse, des artistes convoqués dans l’expo ou son catalogue (Monet, Munch – chose assurée pour ces deux-là –, Greco, Van Gogh, Bacon – peut-être – ; liste non exhaustive), que celle, possiblement, des visiteurs. Disons : la part ophtalmique (sciences de la vision et pathologie) de la chose. Et ce double effet « Kiss Cool », d’une certaine manière, devient alors passionnant à suivre, voire une révélation. Soudain, un défaut (ou une maladie) devient (presque) une qualité ! En ce sens, cette exposition fait du bien, car elle fait sens - s’interroger sur l’art et son pourquoi - tout en donnant du baume au cœur... et à l’œil, possiblement fatigué en fin de parcours ! À force de trop vouloir y voir clair, on finit parfois par manquer l’éblouissement. Non ? 