@Jelena
L’argument avancé repose sur un anachronisme inverse, tout aussi problématique que celui qu’il prétend dénoncer.
Aucun historien sérieux n’affirme que des « Ukrainiens » au sens national moderne auraient bâti la Rus’ de Kiev. Cette précision est triviale. En revanche, il est tout à fait légitime — et largement documenté — de s’interroger sur la continuité territoriale, démographique et culturelle entre la Rus’ kiévienne et les populations qui ont historiquement occupé l’espace du moyen Dniepr après sa désintégration politique au XIIIᵉ siècle.
Comme le rappelle l’historien Serhii Plokhy, professeur à Harvard,
« the disintegration of Kyivan Rus’ did not entail the disappearance of its population, but the fragmentation of its political structures »
(The Origins of the Slavic Nations, Cambridge University Press).
La distinction est essentielle :
– une nation moderne est une construction politique tardive ;
– une continuité ethno-historique renvoie à la persistance d’habitants, de pratiques sociales, de structures locales et de traditions culturelles sur un territoire donné.
Cette approche est classique en historiographie médiévale. Andreas Kappeler souligne ainsi que
« the populations of the Ukrainian lands preserved regional traditions and social structures distinct from those that later developed in Muscovy »
(The Russian Empire : A Multiethnic History, Routledge).
Assimiler cette distinction à une prétendue « invention autrichienne » relève non de l’histoire, mais d’un raccourci idéologique bien identifié dans les débats contemporains. Comme l’écrit Timothy Snyder :
« denying historical continuity is a common political strategy used to delegitimize modern nations »
(The Reconstruction of Nations, Yale University Press).
Par ailleurs, rappeler que le terme « Ukraine » s’est imposé tardivement ne dit strictement rien sur l’existence antérieure :
– de populations slaves orientales spécifiques,
– de parlers distincts au sein du continuum slave oriental,
– ni de traditions politiques régionales différenciées de celles de la Moscovie.
À ce compte-là, il faudrait également soutenir que les Italiens n’existent pas avant le Risorgimento, que les Allemands n’existent pas avant 1871, ou que la Russie elle-même ne saurait se prévaloir d’aucune continuité historique antérieure à la construction de l’État impérial moderne — ce que personne ne soutient sérieusement.
Enfin, la comparaison avec Sarajevo ne résiste pas à l’analyse.
Sarajevo n’a jamais constitué le centre structurant d’un ensemble politique médiéval fondateur comparable à la Rus’ de Kiev dans l’histoire de l’Europe orientale. L’analogie n’est pas heuristique ; elle est rhétorique.
En conclusion, refuser l’anachronisme national est une exigence élémentaire.
Mais nier toute continuité historique pour délégitimer un peuple ou un État contemporain relève d’un discours politique actuel, non d’une démarche historienne.
C’est précisément cette confusion — volontaire ou non — qu’il convient d’éviter si l’on souhaite débattre sérieusement.