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Commentaire de Bernard Grua

sur Les Russes sont-ils un peuple slave ?


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Bernard Grua Bernard Grua 9 février 19:10

@Eric F

Votre remarque appelle effectivement plusieurs précisions, qui permettent d’éviter les glissements conceptuels hérités du récit impérial russe.

1. CITOYENNETÉ ET NATIONALITÉ : UN CADRE RUSSE, PAS UKRAINIEN

Il est exact qu’en Russie (comme hier en URSS) existe une distinction formelle entre citoyenneté (grazhdanstvo) et nationalité/ethnie (natsionalnost’).

C’est un fait que l’on constate très concrètement sur place, et qui s’explique par l’histoire impériale et multiethnique de l’État russe.

En Ukraine, en revanche, cette distinction est beaucoup moins structurante :

  • l’identité est majoritairement pensée en termes civiques et linguistiques,
  • les exceptions concernent surtout certaines minorités historiquement identifiées (Tatars de Crimée, Houtsoules, etc.).

Projeter le cadre russe sur l’Ukraine revient donc à importer un schéma étranger à son histoire sociale propre.

Référence utile :

Andreas Kappeler, The Russian Empire : A Multiethnic History, 2001.

2. « PETITE RUSSIE » ET « GRANDE RUSSIE » : UNE TERMINOLOGIE RELIGIEUSE DÉTOURNÉE

Il existe effectivement une explication historique au couple Grande Rus’ / Petite Rus’, mais elle est très souvent mal comprise ou instrumentalisée.

Dans la tradition ecclésiastique orthodoxe médiévale :

  • la Petite Rus’ désignait le noyau originel autour du Dniepr (Kiev et sa région),
  • la Grande Rus’ désignait les extensions périphériques, comparables, par analogie, à la Grande Grèce incluant ses colonies.

Dans ce cadre :

  • Kiev et le bassin du Dniepr constituaient le krai, le « pays central »,
  • les régions du Nord-Est (Rostov, Vladimir, Souzdal) étaient des zones de comptoirs et de colonisation, largement peuplées de populations non slaves, administrées depuis Kiev.

Le terme U Kraina peut ainsi être compris comme « notre pays », le pays d’origine, par opposition aux espaces périphériques.

➡️ La réinterprétation impériale, à partir du XVIIIᵉ siècle, inverse totalement ce sens : la Grande Russie devient le centre légitime, la Petite Russie une périphérie subordonnée.

C’est un renversement idéologique, pas une continuité historique.

Source clé  :
Serhii Plokhy, The Origins of the Slavic Nations, 2006.

3. SUR L’ORIGINE DU MOT « UKRAINA » : DISTINGUER SCIENCE ET SPÉCULATION

Il est vrai que certaines théories contemporaines avancent des origines très anciennes et symboliques du mot Ukraina (pays du soleil, racine indo-iranienne Ra, lien avec les couleurs du drapeau, etc.).

Ces hypothèses :

  • relèvent davantage de la mythopoétique ou de la spéculation identitaire,
  • ne font pas consensus dans la linguistique historique.

Les sources académiques établies montrent en revanche que :

  • Ukraina apparaît dès le XIIᵉ siècle dans les chroniques de la Rus’ (1187),
  • le terme désigne un territoire habité et identifié, bien avant toute construction nationale moderne.

Il faut donc être clair : l’absence de certitude absolue sur l’étymologie n’invalide en rien l’existence historique du pays et de ses populations.

Référence :
George Shevelov, A History of the Ukrainian Language, 1964.

4. POINT INCONTESTABLE : L’USAGE IMPÉRIAL DE « PETIT-RUSSE »

En revanche, il n’y a aucune ambiguïté sur un point :

À partir du XVIIIᵉ siècle, le terme « Petit-Russe » devient un instrument politique explicite :

  • destiné à nier une identité distincte,
  • à subordonner Kiev à Moscou,
  • et à justifier la russification linguistique et culturelle.

C’est un fait documenté, assumé par l’administration impériale elle-même.

CONCLUSION

  • La distinction citoyenneté / nationalité est spécifiquement russe, pas universelle.
  • Petite Rus’ et Grande Rus’ ont été idéologiquement inversées par l’Empire.
  • L’origine exacte du mot Ukraine peut être discutée, mais son ancienneté historique ne l’est pas.
  • L’usage impérial de « Petit-Russe » relève clairement d’une politique de domination, non d’une description neutre.

C’est précisément ce type de glissements sémantiques, hérités du XVIIIᵉ siècle, qu’il est nécessaire de déconstruire si l’on veut parler d’histoire — et non de récit impérial.


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