@Julian Dalrimple-sikes
Rappel de Étienne de la Boétie il y a genre 500 ans quand même et rien n’est compris
Pauvres
gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et
aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus
beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs,
voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous
vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous
regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât
seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous
ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis,
mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce
qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre,
et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes
à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps,
et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos
villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez
pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce
n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne
vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas
aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ?
Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec
vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du
larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les
traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste,
vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous
élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez
vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas,
pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende
ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous
usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se
vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit
plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et
de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si
elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même
pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.
Soyez résolus à
ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le
pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous
le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son
poids et se rompre.