Bonjour.
Manifestement, nous ne sommes pas d’accord. Cela ne me gêne pas, c’est dans l’ordre de choses. Je me dois, par contre, de vous donner quelques précisions un peu plus étoffées que ce que je vous avais dit dans ma réponse à votre commentaire sur mon article à propos des inégalités. Entre-temps, j’ai pris soin de vous lire et je vois mieux où vous voulez en venir.
Pour commencer ; un petit rappel. Cessez de décrire mon personnage alors que vous ne savez pas qui je suis. Les attaques ad hominem ne me touchent pas et, je vous le redis, n’apportent rien au débat. Je n’aime pas parler de moi, mais je vais faire une exception afin d’éviter de me répéter sur ce point s’il devait y avoir d’autres échanges entre nous. J’ai épargné, investi, je n’ai jamais perçu aucune aide et je n’ai jamais rien entrepris dans ma vie qui ait coûté quoi que ce soit à qui que ce soit ! Je n’envie personne. Néanmoins, mon histoire ne m’a pas rendu aveugle à certaines injustices flagrantes. Et c’est cela qui est important. Ne pas être défavorisé permet malgré tout de rester conscient du fait que toute « réussite » dépend, certes pour une part, de l’engagement que l’on peut avoir, mais tout autant du hasard des circonstances et des structures sociales présentes. Donc, nul n’est tout puissant en ce qui le concerne. Il est rassurant parfois de le croire, mais la réalité qui s’impose restreint sérieusement ce que nous appelons notre libre arbitre. Ainsi, il est justifié de défendre l’humanisme en rejetant le « chacun pour soi et que le meilleur gagne ». Cela signifie qu’il faut être conscient que nous n’avons pas tous les mêmes atouts ni les mêmes chances. L’humanité pouvant s’affranchir des lois de la nature, il est alors non seulement autorisé, mais souhaitable de la contrarier en venant donner un coup de pouce à ceux que le destin aura fragilisés.
Ainsi, que les inégalités soient naturelles, je n’en doute pas. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il soit judicieux de vouloir les faire totalement disparaître. Ce que j’évoque, ce sont, comme je l’écris, les inégalités extrêmes. Celles-là me semblent absurdes et injustifiables. Que quelqu’un qui s’investit et travaille beaucoup gagne plus que celui que se repose : cela me paraît, dans l’absolu, tout à fait justifié. Ce qui ne l’est plus, c’est qu’un milliardaire (et il y en a) puisse détenir un capital qui dépasse toute la richesse de certains petits pays. C’est cet écart qui est inadmissible.
Et rien ne dit que tous les ultrariches doivent ce qu’ils possèdent uniquement à leur mérite ou leur travail, donc leur « compétitivité ». La fortune peut venir de l’héritage. Selon votre propre logique, il s’agirait dans ce cas de « perdants » en puissance qui se seraient malgré tout retrouvés en haut de la pyramide parce qu’ils sont « nés quelque part »… s’ils étaient nés ailleurs, faute de s’être beaucoup investis personnellement en recevant beaucoup de leurs parents, ils toucheraient des allocations…
Revenons en maintenant à la nature. De votre point de vue, tant pour ce qui est de la compétition que pour ce qui concerne la collaboration, sur le plan sociétal, il faut la laisser faire. Sur ces sujets, l’humanité, dans ce qu’elle construit, ne devrait pas intervenir. Mais fabriquer des valeurs ou des règles sociales équivaut à développer une technologie. Dans les deux cas, il s’agit d’une construction humaine artificielle. Une machine viole alors la nature autant qu’une loi. La nature ne nous permet pas de voler. S’il fallait la respecter à tous points de vue, les avions devraient être interdits ! La nature a créé les maladies qui peuvent nous tuer. La respecter, c’est refuser de se soigner et d’aller à l’hôpital. Nous acceptons donc très bien de la contrecarrer de par ce que nous savons inventer. Et nous pouvons fabriquer des comportements sociaux au même titre qu’une technologie. Donc pourquoi devrait-on suivre aveuglément la nature dès qu’il serait question des injustices qu’elle peut engendrer ? Oui, le monde est injuste ! Je ne le sais que trop. Mais qui nous empêche alors d’essayer de le rendre meilleur.
Une société n’est pas qu’un marché, mais aussi une création morale et politique. Bien entendu, l’intervention collective reposera sur quelques contraintes, comme l’impôt. Mais aucune civilisation n’existe sans règles. La propriété, les contrats, la sécurité, la justice, la monnaie, les infrastructures supposent des institutions qui ne pourront être que financées collectivement. La question est alors de déterminer quelles obligations, car il y en aura toujours, seront légitimes. On pourrait ici parler de proportionnalité, de démocratie ou de bien commun. En ce sens, l’impôt doit être discuté dans son niveau et son usage, mais il n’est pas forcément l’ennemi de la liberté. À l’inverse, pour des personnes qui ne peuvent pas apprendre correctement, se loger ou vivre dignement, il devient la condition de l’indépendance de par la redistribution qu’il va permettre. Si vous êtes totalement démuni, votre liberté n’est que juridique.
Dernier petit détail : au sujet du colonialisme, vous simplifiez outrageusement les choses. Le colonialisme a construit certaines infrastructures, mais avant tout dans l’intérêt des puissances coloniales en vue d’administrer et d’exploiter les territoires. Il n’était pas question de « cadeaux », comme vous le sous-entendez. Cela ne suffit donc pas à justifier la violence, la privation de souveraineté ou la spoliation mises en œuvre par le système colonial. Enfin, les crises actuelles dans certains pays d’Afrique sont loin de trouver leur seule explication dans le départ des colons.
Bref, pour mieux vous répondre, je préparerai plus tard un article sur le libertarianisme. Commencez à affûter votre stylo…