Quel délicieux moment de poésie géopolitique nous offre ici Elsa Boilly. Voir une officine réputée pour sa loyauté indéfectible envers Moscou s’inquiéter de « l’islamisation » des pays baltes, c’est un peu comme voir un pyromane donner des cours de sécurité incendie à ses voisins. On y apprend avec une gravité de tragédienne que la construction d’une mosquée à Vilnius menacerait l’équilibre du monde, alors même que Moscou abrite l’une des plus grandes mosquées d’Europe, inaugurée en grande pompe par un Vladimir Poutine dont l’amour pour les traditions semble varier selon la longitude.
Il est vrai qu’il est bien plus facile de compter les tapis de prière dans les escaliers lituaniens que de commenter les images de ce même Poutine embrassant religieusement un Coran en Tchétchénie. Apparemment, quand c’est à Grozny, c’est du « respect des valeurs traditionnelles », mais quand c’est à Vilnius, c’est une « menace civilisationnelle ». Ce grand écart rhétorique mériterait une médaille olympique de gymnastique mentale.
L’article tente maladroitement de lier le déclin démographique balte à une invasion migratoire orchestrée, oubliant au passage que la Russie elle-même ne survit économiquement que grâce à ses millions de travailleurs centrasiatiques. Mais chut : en Russie, on appelle cela la « force du multiculturalisme eurasiatique », tandis qu’en Europe, on préfère agiter l’épouvantail du « grand remplacement » pour effrayer la ménagère. Un cynisme à deux vitesses qui ne trompe que ceux qui ont déjà décidé de ne plus réfléchir.
En somme, ce texte est un pur produit d’exportation : une dose de paranoïa pour les Européens, une louche de faux patriotisme, et surtout, un silence radio total sur la réalité d’une Russie qui s’islamise bien plus vite que ses voisins. À force de vouloir dénoncer la paille dans l’œil du voisin balte, Elsa Boilly a fini par oublier la poutre — ou plutôt le minaret — qui trône fièrement au milieu de la place rouge.