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Accueil du site > Culture & Loisirs > Marcel Proust à l’honneur : le jet d’eau et Madame (...)
#79 des Tendances

Marcel Proust à l’honneur : le jet d’eau et Madame d’Arpajon...

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Pour célébrer Marcel Proust dont on commémore aujourd'hui le centenaire de la disparition...

 

L’humour tient une place trop souvent méconnue dans l'oeuvre de Proust... L'écrivain a fréquenté les gens du "grand Monde" dont il s'attache parfois à montrer les travers et le ridicule...

Ainsi, dans un extrait de Sodome et Gomorrhe, il évoque une soirée chez la princesse de Guermantes : un personnage de la haute société, Madame d'Arpajon, en tenue de soirée, voit sa belle toilette inondée par un jet d'eau, et devient la risée d'un autre protagoniste.

Proust peint une véritable scène de comédie, et fait aussi une satire de la noblesse et du grand monde. Le comique est surtout souligné par la technique du romancier.

 

I Nous analyserons d'abord les ressorts du comique...

La situation est en elle-même amusante : une dame du grand Monde est trempée comme si on l'avait plongée dans un bain.

Le comique est fondé aussi sur des contrastes : entre le cadre, une soirée mondaine dans la haute société et la situation burlesque de Mme d'Arpajon, inondée jusque dans son intimité : "son décolletage."

On perçoit un vocabulaire quelque peu vulgaire qui surprend dans le contexte pour des gens du grand monde : "dégoulinait", le grognement du duc", le terme "décolleté" est transformé de manière ridicule en "décolletage".

Contraste aussi entre la dignité apparente des personnages, notamment celle de Wladimir, prince de la famille impériale et leurs manières ou leur langage : "grognement", puis "grondement", et le compliment douteux adressé à Mme d'Arpajon :"Bravo, la vieille !"

On sourit des exagérations comiques : Mme d'Arpajon complètement trempée... la situation n'est pas grave et nécessiterait pourtant "des condoléances" de la part du duc...

 

II C'est là pour l'auteur une manière de montrer aux lecteurs l'envers du grand Monde...

Les titres de noblesse n'empêchent pas la rustrerie des hommes... ou bien faut-il voir ici une satire des moeurs barbares de la cour de Russie ? On perçoit une satire de la noblesse militaire : Wladimir est un bon vieux militaire, sans gêne, un rustre. L'assistance devient pour lui une armée.

La noblesse est aussi ridiculisée avec le personnage de Mme d'Arpajon. Proust se moque de l'amour propre chatouilleux des femmes à propos de leur âge. Et celles-ci savent reporter charitablement sur d'autres les observations qui les gênent.

 

III Mais le comique est surtout dû à l'art du romancier...

L'organisation des éléments du récit apparaît comme une parodie des pièces antiques, avec protagonistes et choeur : "quelques personnes charitables", qui commentent l'action.

On perçoit des indications qui font penser à des didascalies : le décor est planté, avec "les colonnades", au début du texte, on relève le champ lexical du théâtre : "en battant des mains comme au théâtre."Le duc Wladimir apparaît ici comme au spectacle, ce que suggère aussi le verbe "assister".

La présentation est délibérément comique, avec un portrait-charge de Wladimir, réduit à une série de bruits cacophoniques, et de Mme d'Arpajon essayant d'éliminer les dégâts de l'eau : "cette femme, en s’épongeant avec son écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l’eau qui souillait malicieusement la margelle de la vasque".

Le commentaire de l'auteur souligne aussi les pensées profondes des personnages : "c’était le grand-duc Wladimir qui riait de tout son cœur en voyant l’immersion de Mme d’Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite, à laquelle il eût assisté de toute sa vie"..."Mme d'Arpajon ne fut pas sensible à ce qu'on vantât sa dextérité."

Le narrateur souligne aussi les titres ronflants de Wladimir : "le Grand Duc... Monseigneur, son Altesse impériale."

Enfin, la brièveté de la réponse de Mme d'Arpajon montre malicieusement son désir de préserver à tout prix sa dignité : "Non ! c'était à Mme de Souvré", répondit-elle."

 

Si Proust est un personnage mondain, ce texte nous montre qu'il n'est pas dupe de la comédie du grand Monde. Oui, Proust est capable de nous faire rire, de nous amuser aux dépens des grands de ce monde...

 

 

Le texte :

Or, au moment où Mme d’Arpajon allait s’engager dans l’une des colonnades, un fort coup de chaude brise tordit le jet d’eau et inonda si complètement la belle dame que, l’eau dégoulinante de son décolletage dans l’intérieur de sa robe, elle fut aussi trempée que si on l’avait plongée dans un bain. Alors, non loin d’elle, un grognement scandé retentit assez fort pour pouvoir se faire entendre à toute une armée et pourtant prolongé par période comme s’il s’adressait non pas à l’ensemble, mais successivement à chaque partie des troupes ; c’était le grand-duc Wladimir qui riait de tout son cœur en voyant l’immersion de Mme d’Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite, à laquelle il eût assisté de toute sa vie. Comme quelques personnes charitables faisaient remarquer au Moscovite qu’un mot de condoléances de lui serait peut-être mérité et ferait plaisir à cette femme qui, malgré sa quarantaine bien sonnée, et tout en s’épongeant avec son écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l’eau qui souillait malicieusement la margelle de la vasque, le Grand–Duc, qui avait bon cœur, crut devoir s’exécuter et, les derniers roulements militaires du rire à peine apaisés, on entendit un nouveau grondement plus violent encore que l’autre. « Bravo, la vieille ! » s’écriait-il en battant des mains comme au théâtre. Mme d’Arpajon ne fut pas sensible à ce qu’on vantât sa dextérité aux dépens de sa jeunesse. Et, comme quelqu'un lui disait, assourdi par le bruit de l'eau, que dominait pourtant le tonnerre de Monseigneur : "Je crois que son altesse impériale vous a dit quelque chose." -"Non ! c'était à Mme de Souvré", répondit-elle.

 

Le blog :

http://rosemar.over-blog.com/2022/11/marcel-proust-a-l-honneur-le-jet-d-eau-et-madame-d-arpajon.html

 

La grande librairie :

https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/la-grande-librairie-saison-15/4274188-speciale-marcel-proust.html

 

Vidéos :

 


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26 réactions à cet article    


  • Clark Kent Clark Kent 18 novembre 15:12

    S’agissant de Proust, il n’est pas étonnant que l’article se présente sous la forme des anales du bac !


    • Fergus Fergus 18 novembre 16:35

      Bonjour, Clark Kent

      Un commentaire pas très élégant mais néanmoins amusant.


    • PascalDemoriane 18 novembre 17:31

      @Fergus
      indigent plus qu’amusant. Y en a que çà travaille par le bas sur AVox !


    • rosemar rosemar 18 novembre 17:47

      @PascalDemoriane

      Ce n’est pas du meilleur goût, en effet !


    • rosemar rosemar 18 novembre 18:55

      @Clark Kent

      Un commentaire à la Russe !


    • Clark Kent Clark Kent 18 novembre 19:35

      @PascalDemoriane
      @rosemar

      Sans doute trouvez vous d’un goût exquis quelqu’un qui écrit : "«  Les femmes sont les instruments interchangeables d’un plaisir toujours identique. »  ?

      C’est très élégant, n’est-ce pas ?


    • rosemar rosemar 18 novembre 19:45

      @Clark Kent

      Encore faudrait-il citer le contexte ?


    • eau-mission eau-mission 18 novembre 19:59

      @rosemar

      Un commentaire à la Russe !

      Inutile d’insister, on imagine bien les raisons du choix de votre extrait.
      A la Russe, c’est le baiser. On parle d’anales pour les italiani.

      Non, sur ce coup-là, Séafin n’a même pas le prétexte de la contrepèterie
      flatulente. Et vous ne le reprenez pas sur la fote d’ortografe ?


    • troletbuse troletbuse 19 novembre 00:35

      @rosemar
      Ce n’est pas du meilleur goût,


      Pourquoi ? V’la ce que c’est de fourrez son nez partout !  smiley


    • eau-mission eau-mission 19 novembre 09:24

      @Clark Kent

      Alors, vous ne demandez pas à @rosemar des précisions sur le contexte de cette phrase ?

      Votre premier post, ne vous déplaise, reprend le poncif épinalien qu’on sort quand on n’a pas lu Proust (ce qui n’a rien d’obligatoire). Mais vous tenez tellement à avoir un avis sur tout ... est-ce si important pour vous ?

      Si vous voulez critiquer Proust, dites par exemple que rien que le titre dit que c’est un gars qu’a jamais voulu sortir de l’enfance. Pour sa défense, sachez que son ambition était de retrouver en lui, autour de lui, ce qu’était le premier homme. De remonter à la base de la branche.

      Parlez nous de vos expériences homosexuelles, celles que vous auriez pu avoir, que vous avez rejetées, que vous regrettez, que vous prolongez, que sais-je ?

      Ma mère disait : ce n’est pas parce qu’on n’aime pas qu’il faut en dégoûter les autres. Moi, j’aime pas le wokisme.

      Vous voulez enquêter sur où il mettait sa b... et qui fréquentait son petit appartement ? Parlez-nous donc de Manu !

      Perso, j’ai jeté un oeil sur Jean Santeuil. Il y décrit l’attirance réciproque entre deux enfants du côté des Champs-Elysées, lui et une petite fille étrangère. Il y décrit plus tard l’attirance réciproque entre lui et un jeune noble. C’est plus le phénomène de l’attirance qui l’intéressait que l’aboutissement en forme d’acte sexuel. Mais ce n’est que mon avis. Je le donne à défaut d’avoir celui de la maîtresse des lieux.

      Gare à la dictature intellectuelle des freudiens !


    • Réflexions du Miroir Réflexions du Miroir 20 novembre 09:39

      @Clark Kent bonjour,
        Il vous faudra lire ce livre 1199802260.962.jpg
        Vous comprendrez ma devise qui dit que « tout est dans tout et inversement ». smiley


    • Réflexions du Miroir Réflexions du Miroir 20 novembre 10:00

      @Clark Kent

      La seule raison pourquoi une je n’ai pas trouvé Proust sur mon chemin de ce que vous appelez « bac », c’est que je n’ai pas suivi la suivi la voie littéraire des études.
      Le pragmatisme des maths est aussi inconnu dans le monde littéraire.
      J’ai écrit un sketch à ce sujet qui avait pour titre « Le chiffre contre la lettre » dans un échange avec un copain, mort il y a 3 ans et qui a hanté Agoravox (où on s’est connu) sous le nom Asterix.
          


    • eau-mission eau-mission 20 novembre 11:40

      @Réflexions du Miroir

      Intéressant mais vraiment long votre billet.

      Puisqu’il s’agit de de votre ras le bol de la précision, je me permets une remarque. Paris Match c’est « le poids des mots, le choc des photos ».


    • Fergus Fergus 18 novembre 16:37

      Bonjour, rosemar

      Bel exemple d’un style alourdi par de pénibles longueurs de phrases. Encore Proust a-t-il fait pire... 



      • rosemar rosemar 18 novembre 17:34

        @Fergus

        Une preuve de la diversité du style de Proust...


      • Réflexions du Miroir Réflexions du Miroir 20 novembre 09:35

        @rosemar bonjour,

          Si vous avez lu mon billet définitif sur Proust, vous avez pu comprendre que je ne connaissais pas du tout Marcel Proust.
          Pour m’apporter l’humour, Mélusine est revenu à l’actualité et m’a apporté l’humour par l’intermédiaire de Gaspard Proust.
          L’humour est pour moi la meilleure entrée dans un monde qui n’en a plus.
          A la lecture, je n’aime pas trop les longues descriptions. Quand j’écris un eBook j’aime l’action. Je suis occupé à écrire une suite à un de mes eBook. 
         J’ai évidemment ajouté votre billet en commentaire au mien. 
         smiley


      • voxa 18 novembre 17:02

        À quoi ça tient la littérature...

        Curieusement, si ce petit bourgeois besogneux n’avait pas rebouffé de madeleines, personne ne se souviendrait de lui.

        Sauf peut-être le Guinessbook pour sa phrase la plus longue du monde, juste entre le plus gros bouffeur de saucisses et la ville (Belge) la plus petite du monde...

        Moi, pour ma part, à la madeleine détrempée, je préfère :


        le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
        il est terrible ce bruit
        quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim...

        Mais bon... Prévert, c’est pas un truc de petits bourges...

        ...


        • Fergus Fergus 18 novembre 20:42

          Bonsoir, voxa

          Un poème qui m’a beaucoup impressionné lorsque, adolescent, j’ai lu Paroles.


        • rosemar rosemar 18 novembre 22:37

          @voxa

          Ce sont des univers très différents... il y a chez Proust tout un art théâtral de la caricature...


        • rosemar rosemar 18 novembre 23:31

          @voxa

          Proust souffrait d’un asthme sévère qu’on ne savait pas soigner à l’époque.

          https://www.ammppu.org/litterature/proust.htm


        • voxa 19 novembre 06:22

          @rosemar

          « Proust souffrait d’un asthme sévère qu’on ne savait pas soigner à l’époque. »

          Raison de plus pour faire des phrases courtes.


        • Réflexions du Miroir Réflexions du Miroir 20 novembre 09:41

          @voxa

           Je vais chercher un de mes très vieux billet paru un 1er avril 2007
            Echappement libre 
            Bonne lecture

           smiley


        • voxa 21 novembre 10:20

          @Réflexions du Miroir

          trop drole je fait circuler...


        • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 18 novembre 23:57

          Bon ,ça vaut pas Saint Simon parlant de madame d’Harcourt et de son « infroiyable traînée ».

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