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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Baudelaire : ses ailes de géant l’empêchent de marcher

Baudelaire : ses ailes de géant l’empêchent de marcher

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »
(Baudelaire, "L’Albatros").

Le grand poète Charles Baudelaire est né il y a exactement 200 ans, le 9 avril 1821, à Paris. Drôle de personnage torturé qui a dilapidé l’argent familial. Un père "vieux", prêtre défroqué et artiste, qui est mort beaucoup trop tôt (l’enfant n’avait pas encore 6 ans), un beau-père militaire, général, chef d’état-major et gouverneur de Paris en pleine révolution de février 1848…

Baudelaire était parmi les révolutionnaires quand son beau-père (le nouveau mari de sa mère) était le chef qui réprimait. Mais il était lucide sur son esprit révolutionnaire : « De quelle nature était cette ivresse ? Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. (…) Goût de la destruction. ». Ses derniers espoirs se sont envolés le 2 décembre 1851 avec le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte : « Le 2 décembre m’a physiquement dépolitiqué. » (lettre du 5 mars 1852). Séduit par les idées de Joseph de Maistre (mort un mois avant sa naissance), il a écrit en 1864 : « Un dandy ne fait rien. Vous figurez-vous un dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer ? (…) Immense nausée des affiches. Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions. » ("Mon cœur mis à nu").

Introspection, toujours dans "Mon cœur mis à nu" : « Vouloir tous les jours être le plus grand des hommes ! Étant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien. Jouissance que je tirais de ces deux hallucinations. Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires ; l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux. » (1864).

Gosse de riche, dépensier, endetté, ruiné, placé sous tutelle judiciaire, dandy mondain sans métier, menant une vie dissolue, allant flirter à droite et à gauche… et pourtant, s’il y a une chose qu’il a pu anticiper, prévoir, imaginer, c’était qu’il avait une plume exceptionnelle.

Quand il était jeune, il comptait écrire une centaine de romans. Il se voyait comme un romancier dense. Malgré cette perspective, peu d’écrits ont "abouti", principalement son recueil de poèmes qui n’est pas qu’un simple recueil mais une véritable histoire avec un début et une fin. C’est lui qui le disait au-delà de son hommage à Théophile Gautier : « Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu’on reconnaisse qu’il n’est pas un pur album et qu’il a un commencement et une fin. » (lettre à Alfred de Vigny). Il trouvait son livre désespérément "plat", c’est-à-dire, n’ayant pas beaucoup de pages.

Pour vivre, il fut un critique d’art avisé, anticipant les mouvements futurs (il a soutenu Balzac et Delacroix), il fut aussi le traducteur passionné des "Histoires extraordinaires" d’Edgar Poe qu’il aurait voulu écrire lui-même (la traduction est sortie le 12 mars 1856). Aimant les rencontres mondaines, il fut parmi les invités à dîner du dimanche chez madame Apolline, où il discutait avec Berlioz, Flaubert, les Goncourt, Nerval, Manet, Barbey d’Aurevilly, etc.

Ce recueil, ce fameux recueil qui n’en était pas un, c’est "Les Fleurs du mal" sorti le 25 juin 1857 mais qui fut un travail de longue haleine, commencé dès 1842. Chaque poème était la conséquence d’une émotion, d’un émerveillement, d’une colère, d’un découragement, d’un espoir, d’un "spleen"… Tel un grand peintre scrupuleux, il peaufinait, affinait, corrigeait son œuvre poétique magistrale, une réédition a eu lieu en 1861 et il aurait voulu sortir une nouvelle édition corrigée mais il n’en a pas eu le temps.

La sortie de la première édition a fait scandale, il a même été condamné le 20 août 1857 pour outrage à la morale ! Condamnation qui ne fut annulée que le 31 mai 1949 : « Si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des "Fleurs du mal" et apparaître aux premiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire, qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés. » (Chambre criminelle de la Cour de Cassation !).

Baudelaire a trouvé au moins le soutien de deux très grands écrivains. Victor Hugo en octobre 1859 : « Vos "Fleurs du mal" rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez ! Je vous crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. (…) Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. ». Flaubert le 13 juillet 1857 : « J’ai d’abord dévoré votre volume d’un bout à l’autre comme une cuisinière fait d’un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis vers à vers, mot à mot, et franchement, cela me plaît et m’enchante. Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne, ce qui est la première de toutes les qualités. L’originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer. J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine. (…) Ah ! vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! ». Barbey d’Aurevilly, lui, estimait : « Il y a du Dante dans l’auteur des "Fleurs du mal", mais c’est du Dante d’une époque déchue, c’est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire dans un temps qui n’aura pas de saint Thomas. ».

Peut-être qu’avec un siècle de décalage, Baudelaire aurait fait comme Boris Vian, il aurait chanté ses poèmes, comme l’ont fait d’ailleurs Serge Reggiani et d’autres. Baudelaire a initié une nouvelle perspective dans la poésie. Dans sa notice sur Edgar Poe, il expliquait : « La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même. ». L’encyclopédie Wikipédia, fort pertinemment, résume ainsi : « Baudelaire détache la poésie de la morale, la proclame tout entière au Beau et non à la Vérité. Comme le suggère le titre de son recueil [qui n’est pas de lui], il a tenté de tisser des liens entre le mal et la beauté, le bonheur fugitif et l’idéal inaccessible, la violence et la volupté, mais aussi entre le poète et son lecteur, et même entre les artistes à travers les âges. ».

Baudelaire n’a pas vécu vieux. Rattrapé par la syphilis qu’il avait contractée dans sa jeunesse, il est tombé malade, son état très diminué : le 14 mars 1866, il s’est écroulé devant une sculpture qu’il admirait dans l’église Saint-Loup de Namur, accompagné de son ami Félicien Rops qui réalisa les illustrations de ses poèmes. Migraines, douleurs, demie paralysie, quasi-incapacité à parler… Il est placé dans une institution religieuse et ses amis Nadar, Leconte de Lisle, Manet, Sainte-Beuve sont venus le visiter. Il est mort à l’âge de 46 ans le 31 août 1867 (il y a un peu plus de cent cinquante ans), à Paris. Parmi ses rares amis fidèles, l’écrivain Charles Asselineau a déclaré le décès à la mairie du 16e arrondissement où il habitait.

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L’homme s’est effacé et les vers sont restés.
En voici quelques trop rares échantillons, en guise de vitrine pour aiguiser l’appétit.


L’amour pour une prostituée :
« Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d’hiver
Contrainte à relever ses jupons en plein air.
Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur. »
("Je n’ai pas pour maîtresse…", 1861).


Déchéance :
« Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait ! »
("L’Albatros", 1857).


Muse mauricienne :
« Son teint est pâle est chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés. »
("À une dame créol", 1857).


Jeanne Duval :
« Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau ! »
("Le Serpent qui danse", 1857).


À Apolline Sabatier :
« Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. »
("Harmonie du soir", 1857).


Courte fièvre révolutionnaire :
« L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre. »
("Paysage", 1857).


Vivre encore :
« Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! comme nous ! »
("Le Masque", 1857).


Grandes orgues :
« Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,
Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profondis. »
("Obsession", 1857).


Le temps, joueur avide :
« Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !"
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible.
(…)
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »
("L’Horloge", 1857).


Le petit soir :
« C’est la Mort qui console, hélas ! Et qui fait vivre,
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir. »
("La Mort des Pauvres", 1857).


Et aussi…


La dépénalisation des drogues :
« S’il existait un gouvernement qui eût intérêt à corrompre ses gouvernés, il n’aurait qu’à encourager l’usage du hachisch. » ("Du vin et du hachisch", 1851).


La peine de mort :
« Observons que les abolisseurs de la peine de mort doivent être plus ou moins intéressés à l’abolir. Souvent, ce sont des guillotineurs. Cela peut se résumer ainsi : "Je veux pouvoir couper la tête, mais tu ne toucheras pas à la mienne". » ("Mon cœur mis à nu", 1864).


Le Diable est dans les détails :
« Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des Lumières, que la plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! » ("Petits poèmes en prose", 1869).


Le goût du masque :
« Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. »
("Petites poèmes en prose", 1869).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Baudelaire.
Max Frisch.
Éric Zemmour.
Maître Capello.
Marguerite Duras.
Michel Houellebecq.
Jacques Rouxel.
Roland Omnès.
Evry Schatzman.
De Charles Trenet à Claude Lelouch.
"Changer l’eau des fleurs" de Valérie Perrin.
Dominique Jamet.
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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8 réactions à cet article    


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 9 avril 11:03

    Dans son aphasie terminale, Baudelaire ne prononçait plus qu’un mot de deux syllabes, crénom.

    Avec ce juron, que voulait exprimer celui qui avait écrit : « Manier savamment une langue c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire » ?

    Crénom !


    • Laconique Laconique 9 avril 13:54

      Il est dommage que cet article en reste à la surface biographique. On aurait pu aussi relever une étrange coïncidence : Baudelaire, Flaubert et Dostoïevski sont tous trois nés la même année, en 1821, qui est aussi l’année de la mort de Napoléon. Et ce sont les trois premiers grands critiques de la modernité, du monde moderne comme un milieu désacralisé, cynique, où règne l’argent, et où ce sont les pires penchants qui sont encouragés. Le monde moderne est donc pourri depuis très longtemps, on n’a pas attendu Macron. Je vous prie de réfléchir à un article sur ce sujet.


      • Emin Bernar Emin Bernar 9 avril 15:19

        Je garde en tête ces vers de Baudelaire, enfin presque , après vérification les voici : « les amoureux fervents et les savants austères aiment également en leur mûre saison les chats puissants et doux, orgueil de la maison, qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires » 


        • Réflexions du Miroir Réflexions du Miroir 9 avril 18:57

          Il n’a rien compris à Bruxelles

          Il pensait que tout allait lui faire une entrée triomphale... 

          Bof.... smiley


          • Montagnais Montagnais 9 avril 21:50

            Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions.

            Nietzschéen / Célinien .. de Camus aussi


            • « Char »les nous a donné la clé de dernière porte de l’enfer de la mélancolie, du marais, des miasmes et du souffre afin de remonter au BEAU DE l’AIR...Les ailes de son Char étaient plombées. Comme, Phaéton, il ne risquait pas de tomber, il avait la plume pour se relever....


              • Samson Samson 11 avril 22:42

                « Malgré cette perspective, peu d’écrits ont »abouti« , principalement son recueil de poèmes qui n’est pas qu’un simple recueil mais une véritable histoire avec un début et une fin. »

                Plutôt que réduire « Les Fleurs du Mal » à recueil, je les qualifierais de « chef d’œuvre » au sens original du terme.

                « ... Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
                Que nous puissions donner de notre dignité
                Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
                Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

                Les Phares, in Les Fleurs du Mal

                Hommage ! smiley


                • Pierre 14 avril 13:03

                   Et au surplus il adorait Wagner contrairement à la presque totalité de ses contemporains avec leurs goûts de chiottes, tradition bien conservée dans ce monde sans oreille.

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