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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Boris Vian, l’humour décalé devant un pianocktail

Boris Vian, l’humour décalé devant un pianocktail

« Il était peu probable qu’un autre animal poussât la perfidie jusqu’à imiter le cri du chat, appelé d’habitude miaulement par onomatopation. » (Boris Vian, "Blues pour un chat noir").



L’écrivain Boris Vian est mort il y a soixante ans, le 23 juin 1959, à Paris. Il n’avait que 39 ans (né le 10 mars 1920) et était pressé, il n’imaginait pas atteindre la quarantaine à cause de sa santé fragile et de ses flirts avec le surmenage. Sa mort soudaine était elle-même étonnante. Malgré beaucoup de réticences, il avait accepté d’assister à la première projection du film "J’irai cracher sur vos tombes" dans un cinéma près de l’avenue des Champs-Élysées, une adaptation de son œuvre dans laquelle il ne se reconnaissait pas et qu’il avait fustigée publiquement en demandant de retirer son nom du générique. Lorsque la projection a commencé et qu’il a lu au générique de début "D’après le roman de Vernon Sullivan, traduit de l’américain par Boris Vian", il se leva indigné, en pleine colère, puis s’effondra d’une crise cardiaque.

Vernon Sullivan, c’était l’un de ses multiples pseudonymes (mon préféré, un anagramme : Bison ravi !), car il préférait laisser entendre qu’il n’était pas lui-même l’auteur de ce qui pouvait être considéré comme des écrits provocateurs qui ont été parfois interdits, en particulier, justement, son roman "J’irai craché sur vos tombes" (1946) qui contient des passages érotiques.

Remarquons la belle évolution de la liberté d‘expression en France : Boris Vian a été souvent censuré de son vivant à cause de propos antimilitaristes, ou des propos plus ou moins considérés comme obscènes, et aujourd’hui, au contraire, il est étudié à l’école (aurait-il vraiment apprécié ?) et probablement qu’il a déjà fait l’objet de sujets d’examen. Bref, il n’a pas été élu à titre posthume à l’Académie française, il n’a pas reçu à titre posthume le Prix Nobel de Littérature, mais cela pourrait se concevoir maintenant (si l’on se libérait de certaines règles qui empêchent par exemple d’honorer ainsi les morts de ces manières-là).

D’ailleurs, "écrivain" caractérise très mal Boris Vian, car il fut certes romancier, poète, dramaturge, chroniqueur, mais aussi scénariste, traducteur, conférencier, musicien de jazz (joueur de "trompinette"), parolier, chanteur, compositeur, directeur artistique, acteur, etc. Il touchait à tous les arts, boulimique de la création, boulimique de l’imagination et de l’inventivité, tant des mots, que des scènes, des idées.

Boris Vian n’avait pourtant rien d’un farfelu. Il était au contraire un ingénieur, diplômé de Centrale en 1942 (il a regretté de ne pas avoir été résistant), et il a travaillé à l’AFNOR, organisme chargé de proposer les normes techniques. Il fut aussi, mais de manière plus dérisoire, un Satrape du Collège de Pataphysique à partir du 22 palotin 80 (euh, du 11 mai 1953), comme le furent notamment Jacques Prévert, Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Max Ernst, René Clair, Michel Leiris, Eugène Ionesco, Joan Miro, Jean Dubuffet, Paul-Émile Victor, Jean Baudrillard, Umberto Eco, Benoît Mandelbrot, etc.

Il est rare de trouver des écrivains de génie avec une grande culture scientifique (Raymond Queneau était certes mathématicien). Cette culture scientifique fut habilement intégrée dans la créativité de ses œuvres, notamment lorsqu’elles touchent à la littérature et à la musique. Il a inventé ainsi des machines comme le peignophone et surtout, le pianocktail qui permet de confectionner un cocktail avec les notes jouées au clavier, et qui n’est pas sans rappeler l’orgue à bouche de Huysmans.

Il y a chez Boris Vian une inventivité sémantique, n’hésitant pas à créer de nouveaux mots ou à les modifier pour les besoins de poésie ou de fantaisie, les besoins d’humour et de clin d’œil. Il y a aussi une inventivité des idées, des choses, les couleurs changent, les objets prennent vie, les animaux pensent et communiquent, les choses se réparent comme une plaie se cicatrise (voir le carreau cassé plus loin). Un exemple dans une nouvelle : « À pas lents, ils se frayèrent un chemin dans l’atmosphère coupante. Ils arrivèrent au coin de la rue. Noir, avide, l’égout attendait à leurs pieds. ».

Il y a aussi une grande précision des faits, caractéristique que l’on peut retrouver chez Michel Houellebecq, mais avec l’humour et la joie en moins. Il y a aussi ses provocations, tant politiques que sexuelles, mais sans être graveleux, ou alors, gentiment graveleux, ce ne sont pas des provocations tristes (et gratuites) de Houellebecq, ce sont des aiguillons, du piment, pour raffermir un texte déjà dense dans sa légèreté.

Reconnaissons-le : quand j’étais adolescent, je n’avais pas accroché du tout avec Vian. Je le trouvais trop décalé et j’avais alors un goût au classicisme ordinaire trop prononcé. Après tout, on ne peut sortir des sentiers battus qu’après avoir bien connu ces sentiers battus. Picasso n’a su trouver son, ou plutôt, ses styles qu’après avoir su, très tôt, imiter les grands maîtres (ce qui a donné le thème à une excellente exposition au Grand Palais à Paris il y a une dizaine d’années). Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai savouré les pépites parfois subtiles de Boris Vian, dans la richesse de ses phrases, de sa grande érudition, de sa joie de vivre. Ses textes sont tendres.

Comme beaucoup de personnes, dont moi, Boris Vian adorait les chats. Il avait même un chat appelé "Wolfgang Büsi von Drachenfels" (baptisé par sa femme Ursula), et ce passionné de jazz a écrit une nouvelle intitulée "Blues pour un chat noir" : « Le chat en avait plein le dos du coq, si seulement il jouait, mais non, toujours sur les deux pattes, pour faire le malin. (…) Il lui flanqua un bon coup de patte sur la tête. (…) Le coq n’aimait pas se battre, mais sa dignité… Il poussa un grand cri et laboura les côtes du chat d’un bon coup de bec. ».

La parodie, elle pourrait presque l’être à titre posthume tant le visage de Boris Vian ressemble à celui de… Emmanuel Macron ! Drôle de coïncidence entre un scientifique créatif et un inspecteur des finances devenu satrape suprême.

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Je voudrais profiter de cette modeste occasion pour évoquer deux œuvres parmi beaucoup d’autres, que j’ai adorées. Un roman et une chanson très célèbre.

D’abord, la fameuse chanson au titre évocateur : "Le Déserteur" : « Monsieur le Président, je ne veux pas la faire, je ne suis pas sur Terre, pour tuer des pauvres gens. ». L’horreur du soldat qui est tué ou dont les proches sont tués s’il ne tue pas lui-même. J’ai eu la chance de ne jamais l’avoir vécue, mais cela ne fait que deux ou trois générations que nous partageons ce privilège.

Comme beaucoup de monde, je suis contre la guerre, mais pour défendre certaines valeurs, il faut bien le cas échéant se défendre. Je ne suis donc pas particulièrement antimilitariste, mais j’adore cette chanson d’insoumission et de militantisme pour la vie, à la fois excellemment bien rédigée et structurée, et bien composée aussi. On ressent forcément de l’émotion à son écoute.

Boris Vian l’a écrite le 14 février 1954, et il l’a enregistrée entre le 22 et le 29 avril 1955 (après Mouloudji le 14 mai 1954). Mouloudji, son ami, a obtenu de Vian de changer la dernière phrase trop agressive. En effet, à l’origine, c’était peu pacifiste : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes, que je tiendrai une arme, et que je sais tirer. ». La fin définitive est celle-ci : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes, que je n’aurai pas d’armes, et qu’ils pourront tirer. » qui est d’ailleurs une très remarquable "chute".

La guerre faisait rage en Indochine (la défaite de Dien-Bien-Phu a eu lieu le 7 mai 1954). La chanson connut un regain de notoriété au début de la guerre d’Algérie, et elle fut l’objet d’interdiction à l’antenne radiophonique jusqu’en 1962. Elle est désormais étudiée pour la préparation du baccalauréat de français.

Ce qui est remarquable, c’est qu’elle n’indique aucune circonstance précise : ni le nom du Président (quel Président ?), ni le nom de la guerre ne sont mentionnés, et par conséquent, le texte est intemporel, ce qui fait sa très grande force, encore aujourd’hui (même si c’est plus difficile de trouver des futurs mobilisés qui ont déjà combattu, dont les parents ont aussi combattu).

L’autre caractéristique remarquable de cette chanson, c’est le parler populaire qui fait que "le Déserteur" est un homme du peuple auquel beaucoup de gens pourraient s’identifier. C’est pourquoi elle fait sens à beaucoup de monde et qu’elle est l’une des œuvres les plus efficaces de la pensée pacifiste, plus efficace qu’un long mémoire de thèse.





Boris Vian a écrit les paroles d’une centaine de chansons ainsi que certaines compositions. Georges Brassens évoqua cette œuvre qui sort de l’ordinaire littéraire : « Boris Vian est un de ces aventuriers solitaires qui s’élancent à corps perdu à la découverte d’un nouveau monde, la chanson. Si les chansons de Boris Vian n’existaient pas, il nous manquerait quelque chose. ». C’est Boris Vian qui fut à l’origine de la vocation de Serge Gainsbourg qui avait assisté à l’une des prestations de Boris Vian, presque obligé d’être en scène au Théâtre des Trois Baudets en été 1954 pour promouvoir ses chansons.

Passons à "L’Écume des jours", un roman moins polémique que "J’irai cracher sur vos tombes" mais qui comporte cependant des détails propres à choquer lorsqu’il évoque deux frères jouant le rôle de "pédérastes d’honneur" pour le mariage des héros (au même titre que demoiselles d’honneur). Je propose ici quelques citations qui montrent le style exceptionnel de Boris Vian.

Le roman, lui aussi très célèbre, ne l’a été qu’après sa mort. Boris Vian comptait sur ce roman pour sa notoriété alors que de son vivant, ce fut plutôt ses œuvres plus provocatrices qui lui apportèrent de quoi vivre. "L’Écume des jours", publié en 1947 (il l’a écrit à l’âge de 26 ans) est passé plutôt inaperçu à sa première édition. Il est désormais le livre phare de l’écrivain. Quand on le relit, il est exceptionnel d’une saveur jamais démentie, un goût bon enfant du petit bonheur ordinaire dans une maison bourgeoise. Il y a un peu de Georges Perec, dans cette œuvre.

Car il s’agit d’un roman d’amour. Le héros (qui vit de ses rentes), son meilleur ami, qui est ingénieur mais son salaire est si faible qu’il n’a pas de quoi s’habiller aussi décemment que ses ouvriers (« malheureusement un ingénieur ne peut pas se permettre d’avoir tout. »), sont passionnés par le jazz et par Jean-Paul Sartre. Colin recherche l’amour : « Il les rouvrit très vite [les yeux], car il voyait, sous ses paupières, des tas de filles et ça lui faisait perdre son chemin. Il y en avait une devant lui. Elle allait dans la même direction. On voyait ses jolies jambes dans ses bottillons de mouton blanc (…). », et il n’hésite pas à se confier auprès de son ami cuisinier.

L’humour décalé peut être de l’absurde, de la loufoquerie, de la fantaisie parfois rêveuse, du fantastique même. Aussi, prête-t-on peu d’importance à ce pauvre chef d’orchestre qui meurt au début d’un mariage (« Il y eut un bref accord dissonant car le chef d’orchestre, qui s’était trop rapproché du bord, venait de tomber dans le vide, et le vice-chef prit la direction de l’ensemble. Au moment où le chef d’orchestre s’écrasa sur les dalles, ils firent un second accord pour couvrir le bruit de la chute mais l’église trembla sur sa base. »), mais on s’inquiète des blessures des pattes d’une souris qui grattait une vitre pour faire venir le soleil.

Et l’incertitude sur la réalité morbide : « Dans une autre vitrine, un gros homme avec un tablier de boucher égorgeait des petits enfants. C’était une vitre de propagande pour l’Assistance publique.
– Voilà où passe l’argent, dit Colin. Ça doit leur coûter horriblement cher de nettoyer ça tous les soirs.
– Ils ne sont pas vrais ! dit Chloé, alarmée…
– Comment peut-on savoir ? dit Colin. Ils les ont pour rien à l’Assistance publique. ».

Ce qui est extraordinaire à sa relecture, c’est la grande modernité du texte. Et surtout, son absence de date. Il est aussi valable qu’il y a soixante-dix ans, et cela malgré les grandes évolutions des technologies. Pas de smartphone dans l’histoire, évidemment. À cette époque, Boris Vian envisageait des machines pour tout : « Nicolas débarrassa la table en appuyant sur un petit levier et la vaisselle sale s’achemina vers l’évier par un gros tube pneumatique qui se dissimulait sous le tapis. ».

On ressent d’ailleurs la culture de l’ingénieur dans d’autres passages, comme celui sur la danse : « Le principe du biglemoi (…) repose sur la production d’interférences par deux sources animées d’un mouvement oscillatoire rigoureusement synchrone. (…) Il se produit alors (…) un système d’ondes statiques présentant, comme en acoustique, des nœuds et des ventres, ce qui ne contribue pas peu à créer l’atmosphère dans la salle de danse. (…) Les professionnels du biglemoi (…) réussissent parfois à installer des foyers d’ondes parasites en mettant séparément en vibration synchrone certains de leurs membres. ».

Un escalier musical : « L’escalier tournait trois fois sur lui-même et amplifiait les sons dans sa cage, comme les ailettes dans le résonateur cylindrique d’un vibraphone. ».

Fabrication et écoute d’un disque virtuel : « Il prit une feuille de houx au bouquet de la table et saisit le gâteau d’une main. Le faisant tourner rapidement sur le bout du doigt, il plaça, de l’autre main, une des pointes du houx dans la spirale. ».

Trajectoire routière (direction, l’église pour le mariage) : « La voiture décrivit une élégante cardioïde et s’arrêta en bas des marches. ».

On y parle aussi cuisine (comme dit plus haut, l’un des personnages est un cuisinier, passant du comportement de majordome hautain : « J’ai l’orgueil de ma position, Monsieur, dit Nicolas, et vous ne sauriez m’en faire grief. », à celui du copain de chambrée selon les circonstances et son habillement) : « Lardez l’andouillon de pattes de homards émincés et revenues à toute bride dans du beurre assez chaud. (…) Lorsque l’andouillon émet un son grave, retirez prestement du feu et nappez de porto de qualité. Touillez avec spatule de platine. Graissez un moule et rangez-le pour qu’il ne rouille pas. ».

La recette miracle après une cuite (mais il vaut mieux éviter de conduire après son absorption, contrairement à ce qui est indiqué dans le roman ; à l’époque, il y avait beaucoup moins d’attention portée à la sécurité routière) : « Il se confectionna un horrible breuvage sous les yeux de Colin et de Chloé. Il y avait du vin blanc, une cuillerée de vinaigre, cinq jaunes d’œufs, deux huîtres, et cent grammes de viande hachée avec de la crème fraîche et une pincée d’hyposulfite de soude. Le tout descendit dans son gosier en faisant le bruit d’un cyclotron en pleine vitesse. ».

Chez Vian, les choses s’animent miraculeusement et toujours de manière précise.

La cravate indocile : « Le jet de pulvérin frappa la cravate en plein milieu du nœud. Elle eut un soubresaut rapide et s’immobilisa, clouée à sa place par le durcissement de la résine. ».

L’ascenseur épuisé : « Le plancher de l’ascenseur se gonfla sous leurs pieds et, dans un gros spasme mou, les déposa à l’étage. La porte s’ouvrit devant eux. ».

Une lueur cuivrée : « Le cuivre, sous l’effet de la chaleur, fondait et coulait en ruisseaux rouges frangés de scories spongieuses et dures comme de la pierre. ».

Du poulet au formol : « Colin choisit une nappe bleu clair assortie au tapis. Il disposa, au centre de la table, un surtout formé d’un bocal de formol à l’intérieur duquel deux embryons de poulet semblaient mimer le "Spectre de la Rose", dans la chorégraphie de Nijinsky. ».

Les larmes et leur crépitement : « Il s’assit au bord du trottoir et pleura encore. Ça le soulageait beaucoup et les larmes gelaient avec un petit crépitement sur le granit lisse du trottoir. ».

Le regard tendre : « Il était si gentil qu’on voyait ses pensées, bleues et mauves, s’agiter dans ses veines de ses mains fines. ».

La fantaisie est à toutes les pages : « Un étalage de fournitures pour fakirs retint l’attention de Colin. Il nota la hausse des prix du verre en salade et des clous à rembourrer, par rapport à la semaine passée. ».

Du verre autoréparateur : « Le carreau cassé commençait à repousser ; une mince pellicule se formait sur les bords du châssis, opalescente et irisée d’éclats incertains, aux couleurs vagues et changeantes. ».

Le simple pigeon des rues est le résultat d’une machinerie complexe : « Le souterrain était bordé des deux côtés par une rangée de volières de grandes dimensions, où les Arrangeurs urbains entreposaient les Pigeons-de-Rechange pour les Squares et les Monuments. ».

Le poisson rouge et la souris grise : « Chloé se mirait dans l’eau du bassin d’argent sablé où s’ébattait, sans gêne, le poisson rouge. Sur son épaule, la souris grise à moustaches noires se frottait le nez avec ses pattes et regardait les reflets changeants. ».

Toujours la souris grise : « La souris croisa les bras et se mit à mâchonner d’un air absent, puis recracha précipitamment en sentant le goût du chewing-gum pour chats. Le marchand s’était trompé. ».

Des insectes ? « Quelques bestioles zonzonnaient dans le soleil, se rendant à des tâches incertaines, et dont certaines consistaient en une rapide giration sur place. ».

Les comparaisons sont légions : « (…) Le patineur (…) restait collé là, comme une méduse de papier mâché écartelée par un enfant cruel. ».

Le sentiment amoureux : « Il n’ajouta pas qu’à l’intérieur du thorax, ça lui faisait comme une musique militaire allemande, où on n’entend que la grosse caisse. ». Autre effet : « Il se fit un abondant silence à l’entour, et la majeure partie du reste du monde se mit à compter pour du beurre. ». Ou encore : « C’est terrible, dit Colin, je suis à la fois désespéré et horriblement heureux. C’est très agréable d’avoir envie de quelque chose à ce point-là. ». Absence de contrôle : « Mais vous savez, quand on est amoureux, on est idiot. ». Oxymore : « Il était si heureux que cela lui faisait énormément de peine… ».

Les descriptions aussi sont légions : « Je vais d’abord m’abluter, et me raser, et me vérifier. ». Les nuages : « Les nuages entraient sans façon dans l’Église et traversaient la nef en flocons gris et amples. ». La neige : « Ce matin, j’avais la poitrine toute pleine de cette neige. ».

Des centaines de nouveaux mots ou expressions reprennent d’anciennes ou carrément sont d’un concept nouveau. Par exemple, les "varlets-nettoyeurs" de la patinoire « qui, désespérant de récupérer dans la montagne de victimes autre chose que des lambeaux sans intérêt d’individualités dissociées, s’étaient munis de leurs raclettes pour éliminer le total des allongés ». Il y a du Pierre Desproges dans un tel texte (je sais que cette remarque est anachronique).

Les prénoms sont parfois originaux (même si certains ne le sont plus, comme Chloé, très fréquent de nos jours, utilisé ici pour sa référence à Duke Ellington), ainsi que les noms pour reprendre de vrais noms : Jean-Sol Partre et la Duchesse de Bovouard.

Description surréaliste d’une conférence sartrienne : « Nombreux étaient les cas d’évanouissement dus à l’exaltation intra-utérine qui s’emparait plus particulièrement du public féminin, et, de leur place, Alise, Isis et Chick entendaient distinctement le halètement des vingt-quatre spectateurs qui s’étaient faufilés sous l’estrade et se déshabillaient à tâtons pour tenir moins de place. ».

La folie des journalistes : « Jean-Sol venait de débuter. On n’entendait tout d’abord que le cliquetis des obturateurs. Les photographes et reporters de presse et du cinéma s’en donnaient à cœur joie, mais l’un d’eux fut renversé par le recul de son appareil et une horrible confusion s’ensuivit. Ses confrères furieux se ruèrent sur lui et l’arrosèrent de poudre de magnésium. Il disparut dans un éclair éblouissant à la satisfaction générale, et les agents emmenèrent en prison tous ceux qui restaient. ».

La fin de la conférence : « Partre s’était levé et présentait au public des échantillons de vomi empaillé. Le plus joli, pomme crue et vin rouge, obtint un franc succès. ». Une référence à "La Nausée", bien entendu.

Quelques belles expressions comme : « L’attente (…) est un prélude sur le mode mineur. ». Ou : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun. ».

Le roman n’est pas exempt des sels de la sensualité : « La porte claque derrière lui avec le bruit d’une main nue sur une fesse nue… Ça le fit tressaillir… ». Une déclaration : « Je t’ai déjà dit que je t’aimais bien, en gros et en détail. ». Réponse de l’amoureuse : « Alors, détaille, murmura Chloé, en se laissant aller dans les bras de Colin, câline comme une couleuvre. ».

Scène de patinage : « Elle se dégagea, saisit Colin par la main et l’entraîna vers le centre de sudation. Ils bousculèrent de nouveaux arrivants du sexe pointu, glissèrent au tournant du couloir et rejoignirent le noyau central par la porte de la salle à manger. ».

Et voici la scène de "la" rencontre :
« – C’est Colin, dit Isis. Colin, je vous présente Chloé…
Colin avala sa salive. Sa bouche lui faisait comme du gratouillis de beignets brûlés.
– Bonjour ! dit Chloé…
– Bonj… êtes-vous arrangée par Duke Ellington ? demanda Colin… ».

Et que faire une fois l’amour partagé ? « Il ne savait pas que faire avec Chloé. Peut-être l’emmener dans un salon de thé, mais l’atmosphère en est, d’ordinaire, plutôt déprimante, et les dames goinfres de quarante ans qui mangent sept gâteaux à la crème en détachant l’auriculaire, il n’aimait pas ça. Il ne concevait la goinfrerie que pour les hommes, chez qui elle prend tout son sens sans leur enlever leur dignité naturelle. Pas au cinéma, elle n’acceptera pas. Pas au députodrome, elle n’aimera pas ça. Pas aux courses de veaux, elle aura peur. Pas à l’Hôpital Saint-Louis, c’est défendu. Pas au Musée du Louvre, il y a des satyres derrière les chérubins assyriens. Pas à la Gare Saint-Lazare, il n’y a plus que des brouettes et pas un seul train. ».

Le jour du mariage, les jolies filles seront-elles nues ? La mariée : « Chloé avait passé ses bas, fins comme une fumée d’encens, de la couleur de sa peau blonde et ses souliers hauts de cuir blanc. Pour tout le reste, elle était nue, sauf un lourd bracelet d’or bleu qui faisait paraître encore plus fragile son poignet délicat. – Crois-tu qu’il faut que je m’habille ?… ». Et les demoiselles d’honneur : « Vous êtes belles, toutes les deux, dit Chloé. C’est dommage que vous ne puissiez venir comme ça, j’aurais aimé que vous restiez avec vos bas et vos souliers seulement. – Va t’habiller, bébé, dit Alise, tu vas tout faire rater. ».

Il n’y a donc rien de choquant dans ce livre succulent, et l’esprit est clair, le style direct et le verbe franc. Ce qui en fait un texte moderne qui pourrait toujours être contemporain. Merci Boris !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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3 réactions à cet article    


  • alainmarc 22 juin 16:24

    Monsieur le chantre du macronisme et du libéralisme teinté de cucuterie cathôlisante, vous n’avez aucun droit de parler de quelqu’un que votre étroitesse d’esprit ne peut appréhender. Veuillez donc vous contenter comme à l’accoutumée de lécher le cul de votre idole et de promouvoir la culture des légumes fussent ils humains smiley

    PS : dommage qu’il ne lise pas les commentaires smiley


    • TSS 22 juin 20:58

      1)Vous avez omis son recueil de poemes « cent sonnets »

      2)Sa ressemblance avec Micron n’est que physique pour ce qui est du talent

       et de l’intelligence jupiter ne fait pas le poids... !!


      • norbert gabriel norbert gabriel 23 juin 08:51

        Salut, mettons de côté les lignes superflues qui évoquent Macron, je ne vois pas bien ce que ça vient faire ici tant c’est anecdotique et sans aucun intérêt, rien ne les relie sinon une ressemblance fortuite, le portrait de Vian est assez juste. 

        Un détail pour « Le déserteur » Mouloudji l’a créée en scène le jour de la défaite de Dien Bien Phu, mais il ne le savait pas, tout le monde a appris ça le lendemain. Et pendant environ 10 ans, c’est sa version qui a été transmise par les assos, les groupes de jeunes plus ou moins militants de tous les bords. 

        L’histoire de cette chanson est ici : http://postescriptum.hautetfort.com/archive/2008/09/17/le-deserteur.html

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