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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Eugène Ionesco, le prince de l’insolite

Eugène Ionesco, le prince de l’insolite

« Certains critiques m’accusent de défendre un humanisme abstrait, l’homme de nulle part. En réalité, je suis pour l’homme de partout ; pour mon ennemi comme pour mon ami. L’homme de partout est l’homme concret. L’homme abstrait, c’est l’homme des idéologies : l’homme des idéologies n’existe pas. La condition essentielle de l’homme n’est pas sa condition de citoyen, mais sa condition de mortel. Lorsque je parle de la mort, tout le monde me comprend. La mort n’est ni bourgeoise ni socialiste. Ce qui vient du plus profond de moi-même, mon angoisse la plus profonde est la chose la plus "populaire". » ("Notes et contre-notes", 1962).



Le célèbre dramaturge de l’absurde Eugène Ionesco est mort à Paris il y a vingt-cinq ans, le 28 mars 1994, à l’âge de 84 ans (né le 26 novembre 1909 à Slatina, en Roumanie). C’est l’occasion de revenir sur cet écrivain savoureux qui a connu très tôt la notoriété internationale. On a parlé de lui comme d’un des pères du théâtre de l’absurde (avec Samuel Beckett, et il n’appréciait pas les élans démonstratifs de Brecht qu’il trouvait trop engagé). Par commodité, j’emploierai encore le mot "absurde", mais Ionesco rejetait ce terme : « Je préfère à l’expression absurde celle d’insolite. ».

Un écrivain non engagé, c’était ainsi que le décrivait Marc Fumaroli le 25 janvier 1996 au moment où il prenait place à son fauteuil sous la Coupole : « Eugène Ionesco n’était tenté ni par le cheval d’orgueil philosophique, ni par la bravacherie politique. Dès ses jeunes années, il est meilleur lecteur de Pascal et de Proust que de Karl Marx ou de Martin Heidegger. S’il a lu un philosophe allemand, c’est Schopenhauer, le plus littéraire de tous, et dont le bouddhisme est quasiment naturalisé français depuis Huysmans. Son premier recueil de poèmes prend ses distances, dès 1930, avec l’exaltation ambiante : il s’intitule ironiquement "Élégie pour [des] êtres minuscules". Son premier recueil en prose, "Non", est une satire de la foire roumaine aux vanités littéraires, et des alibis qu’elle trouve dans le chauvinisme. Il mêle à cette satire, dont il ne s’exclut pas, des fragments de journal intime où, par contraste, il met son "cœur à nu". ».

Et Marc Fumaroli de citer le jeune Ionesco : « J’ai peur. Un jour j’ai eu la sensation imminente de la mort. Il y a eu en moi une débandade, une panique, le cri de toutes mes fibres, un refus terrifié de mon être. Rien en moi ne veut accepter la mort. » ("Non"). Cette terreur, Eugène Ionesco l’exprima dans toute son œuvre.

La lucidité a caractérisé Ionesco dès son jeune âge. Il avait 30 ans lors de la Débâcle. Voici ce qu’il analysait dans une lettre datée du 23 juin 1940 : « Même si, par malheur pour ce monde égoïste, cruel et stupide, la France devait mourir (…), elle s’est sauvée spirituellement. Péguy souhaitait à la France le salut spirituel même si cela entraînait la mort temporelle. Le désastre dont nous souffrons atrocement est dû à la faute de la France. Fatiguée, elle n’était plus présente dans le monde, elle ne croyait plus à la nécessité de sa présence et de sa mission. La Bête s’est ruée sur l’Esprit malade. Ce qui se passe depuis vingt ans dans le monde n’est que le symbole et le commencement de ce qui pourrait se passer si la France ne peut plus marquer sa présence. » (Cité par Marc Fumaroli).

Dans "Non", publié le 22 avril 1986 chez Gallimard, issu de textes rédigés entre 1930 et 1933 en roumain, Ionesco évoquait déjà la vanité de l’écrivain mais aussi du critique : « C’est parfaitement lucide sur le ridicule métaphysique de ma situation d’homme, que je fais de la littérature. Si j’essayais de me retirer dans mes déserts intérieurs, je n’en continuerais pas moins de souffrir des succès et de la gloire montante de mes confrères d’ici et d’ailleurs. (…) Je vivrai donc déchiré entre le désir de satisfaire mes petites vanités et la pleine conscience que le dérisoire, trop évident à mes yeux, d’une telle satisfaction ne me laisserait ni me réjouir ni désespérer. » (Traduction de Marie-France Ionesco).

Depuis le 16 février 1957, sa première grande pièce "La Cantatrice chauve" est jouée tous les jours au Théâtre de la Huchette, dans le 5e arrondissement à Paris, soit plus de 18 500 fois, un record mondial ! Pourtant, le début des représentations de cette pièce était très incertain, voire glacial dans le public clairsemé. Lors de sa création, le 11 mai 1950 au Théâtre des Noctambules, la pièce avait été peu appréciée par les spectateurs. Mais elle fut publiée le 4 septembre 1950 par le Collègue de Pataphysique et a même reçu un Molière d’honneur en 1989, du vivant de son illustre auteur.

L’origine de cette pièce, écrite en 1947, est intéressante. Ionesco, qui voulait apprendre l’anglais, a été étonné par les phrases absurdes (pour ne pas dire stupides !) que la méthode Assimil faisait répéter : « Vous aviez commencé à apprendre l’anglais dans un manuel de conversation, quand la suite des locutions françaises vous donna l’impression si cocasse que vous vous mîtes à écrire des dialogues inspirés par cette muse bizarre. L’ensemble vous parut pouvoir faire la parodie d’une pièce, une "anti-pièce", provisoirement appelée "L’anglais sans peine". » (Jean Delay, le 25 février 1971).

Résultat, effectivement, cela a donné envie au futur dramaturge de mettre tout cela dans une pièce, sans queue ni tête, avec des affirmations sans rapport les unes après les autres. Le titre originel ("L’anglais sans peine") était trop proche d’une pièce de Tristan Bernard, si bien qu’il fallait trouver un autre titre pendant que des comédiens faisaient déjà des répétitions. Et un comédien malheureux, connaissant mal le texte, s’est trompé dans ses phrases ; au lieu de dire "institutrice très blonde", il a lâché "cantatrice très chauve". Ionesco, qui assistait à la répétition, ne l’a pas raté et a choisi l’expression comme titre.

Le théâtre de l’absurde ionescien est né, faisant de nombreux petits : "La Leçon" (1951), jouée tous les jours à la Huchette en même temps que "La Cantatrice chauve", "Les Chaises" (1952), "L’Impromptu de l’Alma" (1956), "Tueur sans gages" (1959), Rhinocéros (1959), "Le Roi se meurt" (1962), "La Soif et la faim" (1964), "Jeux de massacre" (1970), "Macbett" (1972), etc., au total, jusqu’à la fin des années 1970, une quarantaine de pièces de théâtre. "Rhinocéros", joué et mis en scène par Jean-Louis Barrault lors de sa création française le 22 janvier 1960 à l’Odéon-Théâtre de France, apporta à Ionesco une consécration.

"La Leçon" fut résumée ainsi par le professeur Jean Delay : « "La philologie mène au crime", déclare-t-on dans "La Leçon" et le professeur le sait qui, au comble de l’exaspération, achève d’un coup de couteau l’innocente jeune fille qu’il préparait au doctorat total. Et pourtant, elle était sage, appliquée, polie, cette jeune fille, évanescente image d’une Sorbonne d’avant le déluge, éphémère de l’époque antéfaurienne. Quand la leçon magistrale l’ennuyait, elle se plaignait d’une rage de dents sans devenir autrement enragée ni même murmurer : "professeur, vous me faites vieillir". » (25 février 1971).

"Rhinocéros" évoque la rhinocérite, la maladie contagieuse incurable du totalitarisme (tant nazisme que communisme), avec ses résistances et ses conformismes (haine, jalousie, égoïsme, hypocrisie, arrivisme, etc.). Ionesco en parlait ainsi, dans son essai sur le théâtre : « "Rhinocéros" est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi surtout une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n’en sont pas moins de graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que des alibis : si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes ne sont là que pour masquer les contradictions entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux "raisons" irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges. » ("Notes et contre-notes", 1962).

Forcer dans l’humanisme, c’est s’attendre à être seul. Eugène Ionesco a également écrit un excellent roman, assez court et très incisif (qu’il faut absolument lire, à mon avis), "Le Solitaire" (sorti en 1973 chez Gallimard), qui pourrait préfigurer le héros de quelques romans de Michel Houellebecq (oisif rentier qui s’est arrêté de travailler), à la (grande) différence près que chez Ionesco, on ne déprime pas et on ne rumine pas, au contraire, on observe et on s’étonne.

Eugène Ionesco s’amusait de voir ses pièces être aimées ou être éreintées : « Je connais moi-même, par expérience, les jugements divergents des critiques. J’ai subi, et cela me semble encore plus curieux, les contradictions d’un même critique à quelques semaines ou quelques mois d’intervalle. Ainsi, un critique dramatique, membre de l’Académie, qui n’aimait jamais ma pièce présente, il n’aimait guère que les pièces anciennes que, pourtant, à la générale, il avait éreintées. Ce critique voit une pièce ultérieure, "Elle mérite tout au plus un haussement d’épaules". Il critique par la suite une autre pièce qu’il déteste en disant : "Où est le brillant auteur des pièces précédentes ?". Puis, après il y a eu une autre pièce et la critiquant, il regrette l’avant-dernière qu’il avait tant aimée, dit-il, et ainsi de suite. » (25 février 1971).

C’était peu dire qu’Eugène Ionesco ait été reconnu très tôt comme un écrivain majeur. Le 14 avril 1994, Henri Troyat énumérait ainsi : « Il a été l’auteur le plus joué de notre temps, et cela sur toute l’étendue de la planète. Des Français aux Japonais, des Américains aux Allemands, toutes les nations ont été subjuguées par son théâtre anti-théâtral. (…) Au fond, cet inadapté, ce citoyen de nulle part, était un ami de la paix, de la tolérance, de la logique et du bon sens. Il fustigeait la médiocrité sur scène et il rêvait d’une société libre, responsable, baignée par l’amour du prochain, et où chacun pourrait s’exprimer selon ses convictions. ».

Eugène Ionesco fut élu à l’Académie française le 22 janvier 1970 dans le fauteuil du critique suprême de la littérature française, Jean Paulhan, et il fut reçu sous la Coupole le 25 février 1971 par le professeur Jean Delay.

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Ionesco a d’ailleurs confié qu’un de ses textes avait été refusé par Jean Paulhan, directeur influent de la Nouvelle Revue Française, à une époque où il était encore un anonyme, mais il ne lui en a pas gardé rancune, d’autant plus que par la suite, Paulhan l’a toujours amicalement soutenu : « Un beau jour, peut-être s’était-il un peu pris d’amitié pour moi, il devint mon défenseur. En effet, seule l’amitié peut être compréhensive ; les critiques doivent être les amis des auteurs et de leurs œuvres, afin de les comprendre, de les connaître, de les déchiffrer, plutôt que des ennemis ou des indifférents ; l’objectivité est incertaine. Les théories de la littérature sont insuffisamment ou pas du tout scientifiques, malgré les efforts de quelques critiques d’aujourd’hui qui répètent, dans un autre langage, les erreurs de Taine ou de Brunetière. Tout n’est, en fait, que subjectivité. ».

De Jean Paulhan, dont il a fait l’éloge à sa réception à l’Académie, Ionesco a commencé par cette réflexion qui paraît être essentielle chez l’écrivain : « Ce qui est curieux, paradoxal (…), c’est que, à la fois, [Jean Paulhan] ne croyait pas à la littérature tout en y croyant. "Tous les mots sont en danger de devenir synonymes", disait-il, ou "bien malin qui distingue encore le vrai du bien, le beau du juste". Mais en même temps, disait-il encore, "on n’écrit pas pour être élégant et spirituel, on n’écrit pas pour avoir des raisons, ni même pour avoir raison, ni pour donner un aspect plausible à des thèses évidemment fausses", on écrit "pour comprendre, on écrit pour être sauvé". Il a toujours eu tendance à aller à l’encontre de la vérité admise ou de la routine qui nous empêche de voir le monde. ».

Henri Troyat rendit hommage à Ionesco ainsi : « Ce n’est plus à la représentation d’une réalité comique que Ionesco nous convie, mais au cauchemar burlesque d’un dormeur qui est nous sans être nous. Et le plus surprenant, c’est que ce festival de platitude, cette caricature de la mesquinerie humaine, a fini par conquérir un public innombrable. Des milliers de spectateurs, au cœur bien accroché et au cerveau lucide, se sont engoués pour ces aventures délirantes où les hommes se transforment en rhinocéros, où les cadavres ne cessent de grandir, où des dizaines de chaises attendent des derrières qui ne viennent pas. Sans doute trouverait-on, chez les plus sensés d’entre nous, un enfant qui sommeille et qui, réveillé en sursaut, se réjouit des loufoqueries de ce cruel montreur de marionnettes. Mais cette vision bouffonne de la condition humaine a aussi un côté noir, qui nous oblige à réfléchir sur notre destin terrestre. C’est ce mélange de cocasserie et de désespoir métaphysique qui donne à l’œuvre de notre ami sa saveur amère. (…) Après s’être longtemps moqué de ses semblables, il était arrivé à une espérance spiritualiste, à une croyance mystique qui n’osait pas dire son nom. Ce sont ces contradictions d’un esprit clownesque et d’un cœur généreux qui feront que l’œuvre d’Eugène Ionesco, comme son souvenir, ne périront jamais. » (14 avril 1994).

Le professeur Jean Bernard aussi a rendu un hommage au dramaturge le même jour : « Alliant la dérision et le tragique, le sourire et l’inquiétude des fins dernières, le refus du conformisme, la critique du langage, traduit dans toutes les langues, représenté sur tous les théâtres du monde, Eugène Ionesco est assurément un des très grands écrivains de notre temps, un très grand écrivain qui, par le théâtre de l’absurde, la littérature baroque, a tenté d’apaiser le démon de l’angoisse qui n’a cessé de l’habiter. » (14 avril 1994).

Et la première des angoisses fut celle de mourir. Eugène Ionesco a peut-être pensé très fort, peu avant de rendre lui-même l’âme, à cette tirade qu’il a écrite dans son excellente pièce "Le Roi se meurt", mais il fut peu compatissant vis-à-vis de ses contemporains restés sur la rive de la vie, auprès de qui il n’est pas revenu pour les secourir : « Vous tous, innombrables, qui êtes morts avant moi, aidez-moi ! Dites-moi comment vous avez fait pour mourir, pour accepter ! Apprenez-le-moi ! Que votre exemple me console, que je m’appuie sur vous comme sur des béquilles, comme sur des bras fraternels ! Aidez-moi à franchir la porte que vous avez franchie ! Revenez de ce côté-ci un instant pour me secourir ! Aidez-moi, vous, qui avez eu peur et n’avez pas voulu ! Comment cela s’est-il passé ? Qui vous a soutenus ? Qui vous a entraînés, qui vous a poussés ? Avez-vous eu peur jusqu’à la fin ? Et vous, qui étiez forts et courageux, qui avez consenti à mourir avec indifférence et sérénité, apprenez-moi l’indifférence, apprenez-moi la sérénité, apprenez-moi la résignation ! ».

Cette tirade d’écorché, j’aurais aussi la tentation de la faire mienne, tellement elle fait sens et tellement elle est d’actualité et reste intemporelle. Ionesco est parti il y a un quart de siècle, mais il est toujours vivant. Son théâtre, ses messages, aussi incompréhensibles ou dérisoires parfois soient-ils, font partie désormais du quotidien de l’humble condition humaine.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Maurice Bellet.
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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