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Hergé, l’alter ego de Tintin

Tintin, figure mythique de la bande-dessinée, est parfois raillé et critiqué (à juste titre) par certains. Pour des millions de passionnés à travers la planète, il est par contre adulé et il suscite l'admiration. Le jeune reporter belge est un témoin de son époque qui a eu plusieurs vies mais c'est aussi l'alter-ego de son créateur, Georges Rémi alias Hergé. Auteur de génie à la personnalité complexe, Hergé exprimera à travers son personnage à l'allure de boy-scout ses idées, ses sentiments mais aussi ses démons et son talent.

28 ans après la mort de son créateur, Tintin reviendra sur le devant de la scène et renaitra au cinéma avec Le secret de Licorne, un film réalisé grâce à la technologie de la motion capture. Steven Spielberg et Peter Jackson réussiront peut-être là où tout le monde a échoué : retranscrire fidèlement sur grand écran l'univers de Tintin, avec son esthétisme, sa vivacité et son fourmillement d'idées que seul Hergé pouvait retranscrire à la perfection.

Le Tintin d'avant-guerre, caricature de l'européen moyen.

 Tintin est né en 1929, il est publié pour la première fois dans Le Petit Vingtième, supplément du Vingtième Siècle qui est un journal belge de droite catholique. Ses premières années ne sont objectivement pas les meilleures. Le reporter n'a pas à être fier de son manque d'ouverture d'esprit. Les premières aventures sont aussi désuètes et conservatrices que celles des années 50 seront avant-gardistes. Dans l'ignoble Tintin au Congo, les noirs-africains apparaissent tour à tour paresseux, naïfs, gentils, stupides et parlent "petit nègre". L'album contient tous les stéréotypes qu'un européen des années 30 pouvait avoir à l'époque envers les peuples colonisés. Cette apologie du colonialisme et cette étroitesse d'esprit seront pourtant dénoncées peu de temps après par Tintin lorsqu'il corrige violemment un colon britannique qui battait un chinois... Un des nombreux paradoxes développés par Hergé dans sa bande-dessinée. Hergé montre dans cet épisode au Congo Belge une stigmatisation qu'il reproduira partiellement 30 ans plus tard dans Coke en Stock
 
Tintin suit le cours de l'Histoire mouvementée des années 30. L'auteur engage son héros dans une xénophobie récurrente et dans un protectionnisme latent. Il se montre à la fois anti-soviets et méfiant envers les américains qu'il décrit comme des affairistes sans scrupules. Sa conception des autres peuples est pourtant remise en question lorsque Hergé devient ami avec un jeune chinois : Tchang Tchong Jen dont il s'inspirera pour dessiner le premier véritable ami de Tintin dans Le Lotus Bleu. Pourtant, caricatures et allusions primaires resteront légions. Dans L'Etoile mystérieuse, le méchant de l'histoire est une stigmatisation juive nauséabonde. Tintin en vient à devenir lui-même malheureusement une vilaine caricature.
 
Durant les premiers troubles préfigurant la seconde guerre mondiale, Hergé s'inquiète de la montée des régimes totalitaires et dénonce l'invasion de la Mandchourie par les japonais à travers Le Lotus Bleu (son premier chef d'oeuvre). Le Sceptre d'Ottokar est encore plus représentatif des troubles de l'Histoire puisqu'il entre dans le contexte de l' Anschluss faite par la nouvelle dictatures allemande. Le pays fictif de l'ambitieuse Bordurie étant en fait l'Allemagne nazie qui opprime la petite royauté Syldave. L'album est un parti pris envers un régime royaliste et loyaliste rassurant (tel que la Belgique) face à un régime fasciste et expansionniste (tel que l'Allemagne qui vient d'annexer la Bohème-Moravie). Reste que pendant l'occupation, Hergé est un collaborateur passif. Tintin ne participe pas au conflit en Europe... et encore moins à la résistance. L'aventurier à la houppe préfère partir à la chasse au trésor et se la couler douce dans les caraïbes...
 


Comparatifs des premières éditions et des versions rééditées de Tintin au Congo et l'Etoile Mystérieuse. Dans la première, le cours d'Histoire de la Belgique est remplacé par une leçon de calcul. Dans la seconde, New-York est remplacé par le pays fictif de Sao Rico, M. Blumenstein devient Bohlwinkel. Le racisme reste tout de même toujours aussi explicite.

 

La consécration unanime d'un héros et d'un auteur de génie.

L'après-guerre allait voir Tintin entrer dans une nouvelle ère. La bande-dessinée d'Hergé prend une nouvelle dimension et gagne ses galons de chef d'oeuvre. A partir des 7 Boules de Cristal, les aventures de Tintin pénètrent dans un âge d'or. Le journal Tintin et les studios Hergé voient le jour. Plus moderne, plus soignée, la série se perfectionne artistiquement. Le héros est moins naïf, moins moralisateur, il s'entoure progressivement de personnages loufoques qui partagent ses péripéties. Hergé, lui, se lie d'amitié avec d'autres auteurs (E.P. Jacobs, Bob de Moor, Van Melkebeke). L'influence de Jacobs se ressentira sur plusieurs aventures : Le Temple du Soleil, Le diptyque sur la Lune, Vol 714. La réalisation des albums se révèle de plus en plus aboutie. Georges Rémi exprime toute sa maniaquerie du détail et son perfectionnisme dans des dessins d'une precision extrême. Il invente surtout un nouveau style graphique en devenant le pionnier de la technique de la Ligne Claire. Il révolutionne la manière de dessiner, les personnages et les objets prenant vie sous ses crayons. Désormais unanimement reconnu en tant qu'artiste, il participe grandement à faire obtenir à la bande-dessinée le titre de 9ème art. Son héros et son univers deviennent des icônes pop-art et suscitent l'admiration d'Andy Warhol. (une inspiration mutuelle naitra d'ailleurs entre les deux artistes). Hergé se renouvelle également en tant que scénariste en réalisant trois pépites : la saga lunaire où Tintin va sur la lune presque 20 ans avant Neil Armstrong, un somptueux polar d'espionnage dans un climat de guerre froide : L'affaire Tournesol et un véritable OVNI, sorte d' anti-aventure à la limite de la parodie qui se déroule exclusivement au domaine de Moulinsart : Les Bijoux de la Castafiore.
 
Ses albums deviennent de grands classiques qui sont relisibles à souhait. On retrouve sans cesse de nouvelles allusions cachées au fur et à mesure que le lecteur vieillit. Chaque album se met à fourmiller de subtiles références psychanalytiques, artistiques, culturelles. Chaque lecteur y trouve son compte, qu'il soit enfant ou devenu adulte.

Deux exemples de la technique de la ligne claire perfectionnée par Hergé : 
Illustration1 : Le Crabe aux Pinces d'Or, Sur une seule case, une succession de mouvements décomposés et répartis entre plusieurs personnages.Pourtant cela pourrait être le même qui s'interroge, se relève doucement, hésite et s'enfuit. Le lecteur devine aussi hors champ un Haddock courant et vociférant.
llustration 2 : LeTrèsor de Rackham le Rouge, Le lecteur reconstitue mentalement et inconsciemment ce qui s'est passé : Le navire a jeté l'ancre ; un canot a été mis à la mer ; Tintin et ses amis s'y sont embarqués ; ils ont ramé pour arriver sur l'île où le capitaine vient de débarquer... le cheminement s'est effectué en une seule et même image.


Case extraite de "L' Affaire Tournesol"

 

Tintin au Tibet, miroir d'un auteur torturé. 

Et puis, comment ne pas parler de Tintin au Tibet ? Sans doute l'album le plus personnel d'Hergé. C'est un véritable hymne à l'amitié, susceptible de réconcilier définitivement le jeune reporter avec tous ses détracteurs. Georges Rémi, en pleine dépression est aussi dévasté que l'épave de l'avion qui gît au milieu des hautes montagnes tibétaines. Hanté par des rêves où règne la blancheur, l'auteur est en quête de pureté. Certaines pages sont couvertes d'un blanc immaculé pour exorciser ses démons. Tintin, lui veut renverser les montagnes pour retrouver son ami Tchang et n'a jamais été aussi désespéré ni aussi excessif. Pour la première fois, l'espace de quelques cases, le lecteur voit son héros capituler malgré ses efforts surhumains. "Coeur pur" -comme le surnomme les moines de la lamaserie- rebrousse chemin, se laisse aller, abandonne son idéal et finit par pleurer... Située en fin de page, on se dit que l'aventure aurait vraiment pu s'arrêter lors de cette scène, dans le désespoir et dans l'échec. Malgré les pitreries d' Haddock (qui prouve par ailleurs lui-aussi son amitié fidèle et acharnée), la mélancolie est présente tout au long de l'album, jusqu'à la dernière scène où le yéti pleure à son tour le départ de son nouvel ami Tchang qui lui a été enlevé par Tintin.
 
Hergé avait déjà exprimé par petites touches des thèmes récurrents et personnels dans son oeuvre comme la folie (un thème qui lui tient à coeur) ou la famille (Tintin en est dépourvue). Mais jamais une de ses histoires n'aura autant été intime -et salvatrice-, Tintin au Tibet étant pour lui une forme de thérapie.


 
Le film de Spielberg, hommage post-mortem ou pop-corn movie ?
Le plus grand regret d' Hergé aura été de ne pas avoir réussi à adapter son héros au cinéma, un support qui l'a pourtant toujours attiré. Il n'est pas chose aisée de retranscrire la ligne claire à l'écran. Les deux tentatives : Le mystère de la toison d'or et Les Oranges Bleues s'étant soldées par des échecs (les animés des années 60 parmi lesquels Le Lac aux Requins n'étaient pas non-plus de franches réussites).
 
Le futur film semble être à première vue assez fidèle à l'univers d' Hergé. Mais les fans innombrables seront à l'affût pour scruter le moindre dérapage de cette super-production hollywoodienne qui se doit de respecter l'oeuvre du maître sous peine de sacrilège. Spielberg en tant que tintinophile assidu semble avoir compris beaucoup de choses essentielles même si quelques libertés semblent avoir été prises par rapport aux scénarios originaux. Le réalisateur, fasciné par Tintin, prit déjà contact avec son auteur en 1982 et obtient un premier feu vert d'un Hergé admiratif devant les productions du créateur d' E.T. Pourtant, Spielberg se ravisa devant l'ampleur de la tâche. Lui, -comme beaucoup d'autres tintinophiles- a longtemps pensé que Tintin était inadaptable en film live. Le personnage étant neutre, trop lisse, asexué et ayant une psychologie sommaire.
 
Tintin n'est ni un enfant ni un adulte, c'est une sorte de sur-enfant capable de dépasser les actions des adultes. Son incarnation est impossible par un acteur car Tintin représente le lecteur. Si les traits de son visage sont si simplistes c'est pour que chaque lecteur (ou lectrice) puisse se glisser dans la peau du jeune reporter. On ne s'identifie que très rarement à lui, on n'arrive pas à en faire notre ami. Tintin, c'est juste nous-tous, incarnés dans ses pantalons de golf qui vivons ses aventures.
 
Hergé, refusant que son personnage lui survive à travers d'autres aventures sous les crayons d'auteurs différents disait d'ailleurs lui-aussi : « Certains le dessineront mieux que moi mais je veux être le seul à le faire vivre car Tintin, c'est moi ».
 


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4 réactions à cet article    


  • sisyphe sisyphe 11 octobre 2011 13:25

    Excellent article sur LE héros de la BD européenne. 


    Reste effectivement à voir ce qu’en aura fait l’US Spielberg.

    Les fans ne manqueront pas de se déplacer pour voir ce que ça donne..
    Probablement une petite déception à prévoir, tant le héros à houpette aura permis à des millions de lecteurs sa propre interprétation et identification. 

    Mais on ne boudera pas son plaisir par avance.

    p.s. : l’adaptation cinématographique faite il y a quelques années ; notamment « Le mystère de la toison d’or », à le revoir, n’était pas si décevant... 

    • asterix asterix 11 octobre 2011 17:21

      Quatre Bruxellois qui ont marque le 20eme siecle :
      Victor Horta, createur de l’art nouveau
      Herge, le maitre absolu de la bande dessinee
      Jacques Brel, l’ecorche qui a mis le monde en chanson
      Eddy Merckx, le plus grand cycliste de tous les temps 
      Bruxellles, capitale de l’Europe et ville ouverte dorenavant entouree d’un mur de flamingantisme haineux par la lachete et le reniement de representants politiques qui ont vendu notre culture contre quelques sous.
      Cela me revolte bien plus que Tintin au Congo... 


      • rocla (haddock) rocla (haddock) 11 octobre 2011 20:58

        Mille sabords !


        • ARMINIUS ARMINIUS 12 octobre 2011 09:21

          Merci pour cet excellent article. L’image extraite de l’Affaire Tournesol m’a fait irrésistiblement penser à Dubout ( sans la paillardise). Tintin et sept ans au Thibet, deux histoires qui se ressemblent.Pas d’accord avec l’aspect scout style Joubert et ses illustrations douteuses des « Signes de Piste » Tintin c’était le reporter globe- trotter qui nous faisait découvrir le monde tel qu’il était à l’époque Hergé dessinait souvent d’après photos, d’où l’exactitude tempo/ historique. Par contre si Hergé trempait parfois sa plume dans un liquide nauséabond, ça n’était que le reflet d’une époque qui pensait majoritairement de la même façon.

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