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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Kaamelott : la santa Muerte française, sainte Mort, du roi Arthur

Kaamelott : la santa Muerte française, sainte Mort, du roi Arthur

Le succulent Alexandre Astier (scénariste et protagoniste de la série Kaamelott en six saisons inachevées, a produit en 2019 l'un des films achevant sa série – à savoir Kaamelott, premier volet. Annoncé dès la fin des six saisons inachevées, on peut dire que c'est une promesse tenue, qui est enfin sortie au cinéma. Le film est sorti en DVD l'année dernière. Critique.

 

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Un film tiré d'une série

On ne peut pas juger un film tiré d'une série comme on juge une série, d'autant plus que généralement ce film, n'est pas produit par l'auteur de la série, ni joué par ses acteurs. Néanmoins, Kaamelott, premier volet (KPV dans la suite) est largement produit par l'auteur de la série, avec les acteurs de la série (exactement comme l'excellente série Firefly, avec Serenity : l'ultime rébellion, série qui ne dura hélas qu'une seule saison – passons). Il y a donc une continuité sérieuse, qui doit négocier le cap du petit écran au grand écran. Or, ce cap a été bien négocié pour trois raisons :

Primo, cadragement parlant, on observe des plans plus larges que dans la série ; et pour cause : on se retrouverait sinon en salle, avec le pif des acteurs dans la gueule. Non, là, les plans sont élargis, avec une sélection de paysages qui tiennent la route, quoiqu'ils ne cassent pas trois pattes à un canard. Mais ce n'est pas du tout un problème en vérité : la série ne proposait pas de grands visuels non plus côté paysages, sauf peut-être après la quatrième saison, sans plus. Et puis, on nous offre du château de Camelote en veux-tu en voilà, avec ou sans siège militaire, certes en incrustation de synthèse à peine ratée. Là non plus ce n'est pas un problème, qui rejoint la question des costumes.

Secundo, costumièrement parlant, les reconstitutionnistes de l'époque vont chialer, mais c'était déjà le cas dans la série. On est sur une vision intemporelle du Moyen-Âge, comme période unie, avec les chevaliers en armures complètes comme vers et après l'an mil. Cela dit, dans le film, ça se calme avec ça, et l'esthétique est à vrai dire plus punk, plus proche de la série Vikings dans un sens (série qui elle aussi donne dans l'intemporel médiéval, mâtiné de hipster) … Sauf que Vikings avait été vendue pour historique, pas Kaamelott. Donc dans KPV, ça passe très bien, c'est raccord, c'est cohérent, d'autant plus que visuellement ça ne choque pas par rapport à la série. Pour en revenir au château de Camelote à la synthèse à peine ratée, du coup (sans parler des tuniques des Burgondes et des Saxons parfaitement guignolesques), on se retrouve avec un bon ratage (qui participe de l'humour). De manière générale, la série elle-même ménageait ses effets magiques et autres : on ne voit pas pourquoi le film ferait autrement. Franchement, ce serait se faire du mal : on aurait reproché au film de perdre la série.

Tertio, violemment parlant, un choix clair et net a été fait dès la première scène, d'assumer aussitôt une forme de violence dans la légèreté, violence qui met tout de suite dans l'ambiance d'époque, mais violence qui est suffisamment saupoudrée pour ne pas nuire à la légèreté d'ensemble, encore qu'elle soit assez directe pour secouer le spectateur, rapport à la série. Bizarrement ça fait cinéma, du coup. Cette violence a tendance à se perdre un peu au cours du film, preuve que l'essentiel n'était pas là mais de rester dans le côté guilleret de la série (tout comme Robin des bois, prince des voleurs) m'enfin il y a un côté sombre qui irrigue l'ensemble – depuis la saison 4 – et qui cherche à saisir la tragicomédie de l'existence. De là à faire d'Astier un Shakespeare français, il y a un Rubicon que la prétérition franchit quant à elle – un Shakespeare audiardesque, mais contemporain. Bref, un Astier… Non mais, l'existence de Shakespeare n'est pas prouvée ; celle d'Astier, si…

Pourquoi Astier est succulent

Astier est succulent, parce que, avec Kaamelott, il donne à voir un état d'esprit qui fait chier le monde en s'y faisant chier, et qui transparaît également dans ses autres productions (au hasard : théâtrales « conférencières »). C'est-à-dire qu'il fait chier le monde et s'y fait chier, parce qu'il est insituable dans la démarche, à la fois sérieux et humoristique, violent et léger, tragique et comique, etc. En somme, l'esprit d'Astier est à l'image de son roi Arthur, qui pour être le pivot des événements tient à rester insituable – du moins subtilement, et très franchement à partir de la saison 4. Pour le dire avec un French theoricist, si je puis me permettre (Gilles Deleuze) « l'esprit arthurien d'Astier » est sur une ligne de fuite. Et tout le monde le désire ! même Lancelot n'a plus de raison d'être sans lui, n'est-ce pas ? (Ce disant, je réalise qu'à part Lancelot et « les méchants » de l'affaire, tous les personnages présentent des formes de lignes de fuite, dans leurs genres : ça les schizophrénise, tandis que « les méchants » sont paranos.)

En fait, « l'esprit arthurien d'Astier » est un esprit d'enfance, tout naturel et sain, qui s'affronte aux responsabilités, d'une part, et au désir que l'on a de lui, d'autre part, mais qui ne parvient pas à se faire à ce désir, tout comme vis-à-vis de sa mère dans la série. Sa mère le désire, et le désire responsable, mais hélas quand c'est une mère qui désire et fonde ainsi tout en jugeant sévèrement, la prise de responsabilité est idéellement associée à une régression infantile, régression elle-même dépourvue de bon esprit d'enfance (libre) car emprisonné dans l'amour. D'autant plus que le père Pendragon est absent et violent. Aussi Arthur tombe-t-il logiquement sur des Méléagant, des manipulateurs affectifs.

Eh oui en effet, l'amour peut être une prison, surtout quand il est sauvagement maternel, et c'est bien pour cela que Lancelot est l'ombre d'Arthur dans l'univers d'Astier : Lancelot est celui que l'amour délivre ! et qui ne peut que prendre Arthur pour un dégénéré, sous cet angle. Aussi méchant cela soit, c'est « la vérité de Lancelot face à Arthur », bien qu'il se comporte comme un fieffé fielleux en l'occurrence. Et, ce disant, on n'a pas du tout révélé le film – soit dit en passant.

« L'esprit arthurien d'Astier », c'est l'esprit d'un prisonnier libre, qui ne parvient pas à quitter mentalement sa prison, et qui sans cesse court et s'échappe tel une ligne de fuite (tout comme ses personnages bénéfiques). Pas étonnant alors, que l'Arthurus de la saison 6 est devenu Arthuros dans les flashs-back biographiquement plus anciens de KPV (avec Arthuros, le nom de ce singulier roi est d'ailleurs plus proche des connaissances contemporaines sur la langue celtique, en plus d'être logique par rapport à l'âge du personnage et sa progression biographique vers la latinisation romaine, de la saison 6. Arthur, c'est venu avec l'époque médiévale et moderne.) Et pas étonnant, qu'on le retrouve chez un esclavagiste, dans sa folie, pour commencer. Car c'est un genre de folie ; une névrose narcissique : ainsi est-il névrosé au milieu des siens dans la série, et cherche-t-il à s'en sortir. Face à une telle situation d'enfermement-transporté-avec-soi, d'enfermement-même-dans-la-liberté, d'enfermement-inexorable car animique, il n'est pas étonnant que les autres soient mis en scène pour des guignes, et que le personnage principal soit le seul qui ait réellement un enjeu (enjeu hamlettien) à résoudre (c'est-à-dire œdipien, aussi …). Il veut se suicider pour cela, et c'est pour cela qu'il se renferme au propre comme au figuré, chez des esclavagistes et dans ses bougonneries. A la limite, le Graal, c'est lui ... Heureusement que Guenièvre est là pour chercher à l'en déloger en le taquinant, Guenièvre qui est logiquement un enjeu pour Lancelot, et Lancelot qui perd tout à s'occuper d'elle comme on découvre qu'il s'occupe d'elle au début du film … sorte de figure alternative du père ? En tout cas Arthur lui livrait tristement le royaume, à la fin de la série.

Ainsi Astier, c'est pas le monomythe, mais c'est quand même mono-maniaque dans « l'esprit arthurien ». Pas étonnant, qu'on ait droit à une nouvelle histoire amoureuse passée, redondante avec la romaine de la saison 6, mais mignonne, et finissant par ... où il n'y a qu'à partir de là, qu'Arthur comprend la morbidité de son combat contre tout le monde et personne.

Maniaco-dépressif du coup, et ça fait de son œuvre une œuvre radicalement française à plus d'un titre, puisque les Français consomment des antidépresseurs et se suicident relativement beaucoup. C'est dire dans cette veine que le personnage de Lancelot, c'est l'anti-France … et qu'Astier est succulent, parce qu'il est un fleuron de la culture française contemporaine. Pour le meilleur et pour le pire ! ... Ce qui dit enfin, dans la veine toujours, que la France mène des combats contre tout le monde et contre personne, entre Don Quichotte, Madame Bovary et Ilya Illitch Oblomov (grand écart transeuropéen). Arthur en est la synthèse.

Quant au scénario en lui-même

Votre serviteur ne s'est pas ennuyé du tout, le rythme a été très bien géré, ce qui aurait pu être une difficulté depuis le format série, et encore que les dernières saisons présentaient des formats plus conséquents. Astier se sera fait la main avec ça, ainsi que d'autres productions (telles que ses conférences et Astérix et Obélix, le domaine des dieux). Bon et puis, à part Christian Clavier et les lignes de dialogue qu'il a peut-être négocié sec dans son contrat (pour dire au final des choses redondantes avec les scènes), le jeu des acteurs est chouette. On a même droit à Sting ! Génial ! On l'attend dans le deuxième volet !

Maintenant, en termes de valeurs portées par le scénario, les contradictions dans lesquelles s'empêtre le personnage d'Arthur – dans la veine de l'analyse qui vient d'être faite, à le placer en tant que fleuron français – sont de syndrome de santa Muerte, la sainte Mort latino-américaine se substituant à la Vierge Marie. Elle a d'ailleurs une chapelle française ! Or la santa Muerte a de la charité pour les marauds et les violents, ce que sont tous les personnages de Kaamelott, vue l'époque, dans leurs genres burlesques, comme au début de KPV ... Et en effet, pourquoi Arthur, de la même manière que tous les personnages de la série d'ailleurs, se fait chier ainsi en faisant chier ? … Par charité, en effet, aussi paradoxal cela semble (mais c'est raccord avec la prison libre de l'amour maternel, sa santa Muerte à lui, dont il se fait dévot malgré soi, et dont il diffuse les valeurs).

Même « les méchants » sont charitables, dans leurs méchancetés. Tous, ils sont emmerdés par leur charité et se laissent bouffer par elle et celle des autres, au milieu des circonstances. C'est doloriste jusqu'au bout (surtout chez Karadoc, évidemment, dont le crétinisme est pour ainsi dire une autopunition perpétuellement adressée à lui-même, contre lui-même).

C'est-à-dire, en somme, qu'on a affaire à de l'amour forcé et surfait : c'est ça la charité (à l'image de nos politiques et administratifs, dans leurs façons de s'afficher en tous cas, exactement comme dans la série Baron Noir ou Marseille), amour pétri par des envies affectueuses et chaleureuses sincères ... sans cesse rejetées par le roi (ou presque, en dehors de Perceval qui le renvoie lui-même à son bon esprit d'enfance - et pour lequel Astier a reconnu avoir un faible). Rejets pour son malheur et celui de son monde.

Sauf dans le cas des taquineries de Guenièvre, qui est la seule vraie de l'affaire. Pas étonnant que dans le film elle et le roi … enfin ne spoilons personne. C'est fin, en tout cas. Et magique, dans son genre. Car elle n'a rien d'une santa Muerte, justement. Au contraire, elle est en chair sensorielle et en douceur : tendresse et vérité … Encore un Rubicon, et on la comparerait à la Déesse Dana côté celtique. Genièvre est la vraie héritère des grands amours évoqués d'Arthur (Shedda dans le film et Aconia Minor dans la saison VI) en sa démarche. Le Graal.

 


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5 réactions à cet article    


  • Étirév 28 mars 14:17

    « Qu’est-ce que c’est, le Graal ? Vous savez pas vraiment ! Et moi non plus ! Et j’en ai rien à cirer ! Regardez-nous : y’en a pas deux qui ont le même âge, pas deux qui viennent du même endroit ! Des seigneurs, des chevaliers errants, des riches, des pauvres ! Mais, à la table ronde, pour la première fois dans toute l’histoire du peuple breton, nous cherchons tous la même chose : le Graal ! C’est le Graal qui fait de vous des chevaliers, des hommes civilisés, qui nous différencie des tribus barbares. Le Graal, c’est notre union. »
    « Le GRAAL, c’est notre grandeur. » (Alexandre Astier, Arthur, Kaamelott)



    • GoldoBlack 29 mars 07:37

      Ce film est parfaitement pourri. Astier a chopé la grosse tête. Dommage, les premières saisons étaient bien.

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