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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La Fenice de Venise, “Didon et Enée” de Henry Purcell, réalisé (...)

La Fenice de Venise, “Didon et Enée” de Henry Purcell, réalisé par Saburo Teshigawara

C’est l’œuvre majeure du compositeur baroque anglais Henry Purcell, (né à Londres en 1659 et mort en 1695 à l’âge de 36 ans), considéré comme le plus grand compositeur britannique, et récemment sorti, à juste titre, de l’oubli. 

Cette œuvre en trois actes narre le séjour d’Enée (le protagoniste de l’Enéide de Virgile) à Carthage, hôte de la reine Didon, dont il tombe éperdument amoureux. Entre les deux naîtra un amour maudit qui se conclura avec le départ du héros, destiné à fonder Rome, et le suicide de Didon.

C’est le chef-d’œuvre absolu du théâtre d’opéra baroque anglais, inspiré au "Masque"(spectacle de cours avec musique, danse et pantomine, portant sur des sujets mythologiques) et aux tragédies en musique française, avec la présence de nombreuses danses et de moments scénographiques où s’animent personnages humains et allégoriques.

Le sujet en soi est superbe et la musique de Purcell divine, orchestrée avec talent par Attilio Cremonesi, chef d’orchestre de la Fenice, avec l’utilisation d’instruments raffinés aux sons oubliés tels que clavecin, luth, violon baroque et violes de gambe, qui nous transportent en des temps anciens.

Toutefois, le scénariste et chorégraphe Saburo Teshigawara, en bon japonais qui se respecte, a placé le spectacle sous le joug du minimalisme traditionnel : la scène est entièrement vide, "habillée" uniquement par la couleur bleu roi du fond (qui changera en orange vif lors de la scène avec les sorcières) et moquette bleue, les personnages sont tous habillés de noir (couleur conventionnelle de tout japonais intello) à l’exception d’Enée qui est étonnamment habillé de vert foncé et quelques rares autres exceptions relatives à des personnages mineurs. Le chœur des nombreux chanteurs est habillé de redingotes noires, qui se déplace en groupe compact et avec lenteur. Le jeu des acteurs est volontairement figé : l’œil s’ennuie dans ce triste et morne apparat... Le spectacle est entièrement tenu par la bravoure des deux protagonistes : la reine Didon, la suédoise Ann Hallenberg, digne et émouvante dans son splendide isolement, à la voix enchanteresse, auquel répond son amour, Enée, l’Américain Marlin Miller, qui ne veut pas partir mais est contraint par les Dieux de réaliser son destin : fonder Rome.

Argument :

Premier Acte :

Dans le palais royal de Carthage la reine Didon, troublée par l’amour qu’elle sent naître en elle pour Enée, est exhortée par sa sœur Belinda à donner libre cours à ses sentiments. Enée supplie la reine de céder à son amour. Belinda invoque le dieu Amour et le chœur chante, en invitant les Amours à se réjouir de l’heureuse journée, fêtée par une danse allégorique.

Malheureusement, la scène est désespèrement vide et le rang de la reine n’est suggéré que par sa robe légèrement baroque avec un col à plume (rigoureusement noire), le chœur, en "total black", sort quand besoin est, par des portes qui semblent virtuelles, d’une couleur plus marquée. Les Amours sont des danseurs japonais de noir vêtu (il y aura quelques rares exceptions dans le dernier acte : l’Amour sera vêtu couleur chair, semblant nue, conformément au minimalisme conventionnel qui ne tolère que le noir, le blanc et le "Nude Look", c’est-à-dire l’absence de couleurs), suivant une chorégraphie chère à Teshigawara que j’ai trouvé assez ennuyeuse par ses répétitions.

Deuxième acte :

Entrent en jeu les forces surnaturelles maléfiques : dans une caverne une magicienne qui nourrit une haine farouche contre tous les gens heureux comme Didon, communique aux sorcières son intention de détruire avant le coucher du soleil le bonheur de la reine. Pendant une partie de chasse, elle envoie un elfe déguisé en Mercure qui reprochera à Enée de s’attarder et lui ordonnera de lever l’ancre la nuit même. Auparavant la Magicienne provoquera une tempête pour obliger les amants à retourner au palais. Tout se passe comme prévu, au cours de la tempête un elfe transmet à Enée les ordres de Jupiter. Le Troyen répond qu’il y obéira mais accuse les dieux des conséquences que produiront son départ.

Les sorcières sont comme les autres vêtues de noir (il n’y a donc pas de différences très sensibles entre tous les personnages du spectacle puisqu’ils se ressemblent tous à l’exception de Didon et d’Enée) si ce n’est la gestualité des sorcières. Faute de décors, la caverne est signifiée par la couleur rougeâtre du fond... J’attendais mieux, trop de minimalisme porte à l’insidipité : tout a le même goût.

Troisième et dernier acte :

Les marins préparent les bateaux et la magicienne et les sorcières exultent à la vue de la défaite de Didon. Elles décident de surprendre Enée par une tempête en pleine mer. Didon est au courant du départ d’Enée même si son amant ne l’a pas encore avertie, et ne voit pas d’autre solution que la mort, seul refuge des malheureux. La reine accuse le héros de ne verser que des larmes feintes : qu’il se rende donc vers l’empire qui lui a été promis et qu’il la laisse mourir. Enée lui rétorque qu’il désobéira aux dieux et restera auprès d’elle. Mais la reine offensée n’admet pas qu’il ait pu penser l’abandonner. Elle ajoute que s’il reste, elle se tuera tout de suite. Enée alors s’en va. Didon se prépare à mourir et demande à sa sœur de ne pas souffrir de sa disparition mais de se souvenir d’elle avec amour. Le Chœur invite les Amours à parsemer de roses la tombe de Didon et à demeurer à jamais à ses cotés.

La scène ne comprend aucun bateau, rien qui pourrait annoncer le prochain départ d’Enée sur mer, la scène reste vide du début jusqu’à la fin, rien qui ne suggère la mer et le voyage. Les amants pleurent, leur chant est poignant et mélodieux, Ann Hallenberg alias Didon, chante avec son âme. Martin Miller, alias Enée, est magnifique. Le chœur noir, qui ressemble à des soldats de plomb dans ses déplacements chorégraphiques, poursuit son chemin, entrecoupé par la danse rythmique des Amours japonais, trop secs pour évoquer la détresse de Didon et d’Enée. Quand Didon se laisse mourir, disparaît avec elle la voix magique d’Ann Hallenberg qui nous rattachait à cette scène poignante et on retombe dans l’ennui des Amours dansants. J’avais la chance d’avoir une place dans la première loge au premier étage de la Fenice, et je surplombais littéralement l’orchestre : je dois avouer que souvent j’ai préféré me distraire de l’ennui de la digression de la chorégraphie en regardant le jeux savant et envoûtant des musiciens, avec les gestes pleins d’énergie du chef d’orchestre et sa bonne humeur contagieuse...

Un bon spectacle certes, mais amoindri par la platitude du minimaliste conventionnel du chorégraphe japonais Teshigawara qui, selon moi, a pêché par manque de créativité et d’originalité. Un spectacle classique sans surprise, sauvé par la bravoure du chant extraordinaire des interprètes.

Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (4 votes)




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4 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 3 avril 2010 12:01

    Bonjour.

    « Didon et Enée » est en effet un superbe opéra du grand Henry Purcell que je prend plaisir à écouter. Je lui préfère pourtant « La reine Indienne », une oeuvre nettement plus courte, mais intéressante à plus d’un titre. Surtout, la musique n’y est à aucun instant ennuyeuse, bien au contraire, alors que Didon comporte ici et là quelques longueurs. Mais il ne s’agit là que d’un avis personnel...


    • Fergus Fergus 3 avril 2010 16:13

      Bonjour, Waldgänger.

      D’accord avec vous pour « King Arthur », mais on pourrait citer également dans les meilleures oeuvres de Purcell « The Fairy Queen » et la superbe « ode à Sainte Cécile ».

      A propos de musique anglaise du 17e siècle, à retenir également le superbe « The English Dancing Master » de John Playford. Entièrement instrumental, ce recueil de danses de 1651 est une pure merveille. Les Witches en ont sorti une version superbe (mais non exhaustive du recueil) sur instruments anciens dans un CD intitulé « Nobody’s Jig ».

      A noter également pour ceux qui s’intéressent à la musique anglaise les 8 magnifiques (mais courtes) symphonies de William Boyce qui datent, elles, de la première moitié du 18e siècle. Personnellement, je les ai découvertes il y a... 40 ans, et il m’avait fallu commander à l’époque un vinyle Turnabout à New York pour en disposer. Mais je ne l’ai jamais regretté tant cette musique est inventive et riche en thèmes variés, de ces thèmes qui restent dans la tête longtemps après qu’on les ait écoutés. 


    • Arunah Arunah 3 avril 2010 23:52

      Quel masochisme imbécile a pu imposer le minimalisme japonais dans un opéra baroque, à la Fenice , de surcroît ? Le monde est fou ! Heureusement l’oeuvre de Purcell demeure...


      • italiasempre 4 avril 2010 00:43

        Très bel article.

        Je vous rejoins complètement dans vos réserves sur la chorégraphie, c’est surréaliste, mais c’est sans doute l’effet recherché, vous comprenez, les principes d’originalité-innovation-création...bref.
        Peut-être que le choix des couleurs suit le symbolisme shintoiste, le noir représentant le primitif, l’origine et le vert d’Enée, la vie. Enfin, j’ espère.... smiley

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