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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La Petite robe de la Maison des Métallos

La Petite robe de la Maison des Métallos

Je suis allé voir hier, à la Maison des Métallos, un spectacle de Frédéric Andrau, “La Petite robe de Paul”. J’avais des garanties : Etablissement de la Ville de Paris, annoncé dans la presse, le garçon avait été nommé aux Molière. Je n’ai cessé d’observer ce nouveau haut-lieu de la culture à Paris qui est beau, riche, et pas pour nous.

Mais où se niche donc ce complexe du théâtre à ne pas être de la littérature philosophique ? Ecoutez la radio : on reçoit les metteurs-en-scène et cinéastes comme des auteurs. Shakespeare n’est pas assez riche, ou Pinter pas assez complexe, il faut adapter des romans ? Bonne route aux auteurs dramatiques !
Ce spectacle n’est pas mal fait du tout. Mais j’ai encore souffert. D’abord, parce que “La Petite robe de Paul” est tirée d’un roman, habilement certes, avec un sens esthétique certain, de belles lumières (Ivan Mathis) mais dont l’intérêt concerne qui ? Une sempiternelle litanie sur les névroses, les doutes, les déprimes d’un couple d’urbanoïdes, même pas Lady Macbeth et Dr Jekyll, écrite par un romancier psychanalyste, Grimbert. C’était une fois de plus, une fois de trop, la Maison-des-Intellos.

Frédéric Andrau présente ainsi son projet : “Le but est d’arriver à rendre éphémère la réalité du couple pour créer un univers qui touche plus à la sensation ou à l’évocation. La mémoire est un personnage à part entière qui influence Paul et Irène, nous donnant à voir ou à sentir, de façon plus ou moins distordue, ce qu’ils perçoivent de l’intérieur." C’est très intéressant... La “mémoire”, “rendre éphémère”,”créer un univers”. Quel sabir, quel réchauffe-plats ! Mais s’entendent-ils jargonner ou ne savent-ils pas qu’ils vivent en vase clos ces "gens de culture" qui se caricaturent eux-mêmes à défaut de se répéter ? Qui a compris lève le doigt.

Je ne voudrais pas non plus être injuste. Les comédiens (pour une fois !) étaient de bons comédiens. Et particulièrement Valérie Gabriel qui en tenait le rôle principal. Jamais vue ou presque. Une comédienne de trente-quarante ans ignorée des Martinelli ou des Chéreau et surtout ignorée du cinéma où elle eût été une sorte d’Adjani, de Nicole Garcia, une Birkin en plus jolie, bref, une merveille de justesse et de sensibilité. Son parcours au sein de cette histoire sombre et intime est une performance. Il en faut de l’oubli de soi, du vécu, du talent quoi, pour jouer ça... Mais que diable font les agents, ces fouteurs-de-rien, prêts à nous vendre des mijaurées pour des révélations ?
A présent sur le fond. Au sortir de cette heure-et-quart d’ennui, se pose la question de l’offre dramaturgique. Kesaco ? C’est la qualité de ce qu’on propose au public comme nourriture, comme manière d’interroger notre rapport à la société aujourd’hui, et forcément aujourd’hui puisque le théâtre a besoin d’auditeurs qui vivent ici et maintenant.

Or, depuis septembre 2001, la société est davantage penchée sur des interrogations collectives de civilisation, graves, que sur les questions individualistes ici évoquées. Autrement dit, c’est de la mauvaise dramaturgie parce que Frédéric Andrau a dix ans de retard déjà sur le calendrier de l’humanité.

Lorsqu’un entrepreneur de spectacle décide de monter une pièce, c’est souvent pour deux raisons distinctes raisons qui en disent long sur sa manière d’envisager son travail et sur son milieu socio-économique.

Soit nous sommes dans un réseau privé qui vise un public argenté qui, pour la philosophie ou la réflexion a encore les prêches du vendredi soir au dimanche matin, à la recherche de pur divertissement. Il fait donc un choix commercial du genre “Oscar”, “Boeing-Boeing” à succès. C’est tout le théâtre typiquement parisien dit “de boulevard”, à fonds privés, sociétés anonymes clairement engagées à droite (pour une fois, engagé ne signifie pas forcément “de gauche”) recrutant parmi des artistes en vue, ou des voix connues, des anciens tocards de droite comme J----- ou encore l’inénarrable P-----(censuré). C’est un théâtre qui a sa raison d’être puisqu’il flatte et dépeint de façon cruellement vide la bourgeoisie parisienne âgée qui n’a pas eu le temps de s’instruire depuis le XIX°, après avoir flatté l’aristocratie instruite avec la culture classique au XVIII°.

Soit nous sommes dans un réseau de diffusion et de production publiques, théâtre entièrement subventionné, comme ici aux Métallos. Alors que la France possède le réseau de diffusion culturel le plus dense* d’Europe (allemagne comprise) ce réseau parvient avec une efficacité inquiétante à vider ses salles depuis trente ans, aussi sûrement que le Vatican vide ses paroisses. Ou plutôt à ne remplir ses salles que des mêmes. Qui croise-t-on en Avignon ? des comédiens et des profs. Dans ce monde là, bien évidemment le critère de choix dramaturgique ne prend pas en compte le facteur économique de rentabilité, et à mon sens c’est très bien ainsi. Mais à condition d’avoir, comme en Allemagne, des dramaturges qui font la programmation, qui assurent ou une continuité ou une pertinence dans l’offre culturelle à un public d’abonnés, et qui utilisent au mieux l’argent du contribuable, responsabilité au moins aussi écrasante que celle de l’entrepreneur privé. Sinon, comme Frédéric Andrau, promis à un avenir de directeur de théâtre (vous verrez), on en revient à flatter la classe moyenne instruite, celle qui va chez son psy, et qui donc gagne plus de 3000 €/mois (et les cultureux eux-mêmes, vu le nombre d’invités à cette représentation).

Or, quelle “petite robe” revêt la Maison-des-Métallos ? Haut lieu historique du syndicalisme, récupérée in fine par la Mairie du XI°, puis de l’Hôtel de Ville de Paris avec pour objectif de réaliser “un centre culturel de proximité”, en lien avec le quartier de Belleville où il est installé, à grands renforts d’une rénovation pharaonique qui a duré deux ans. Il y est dit sur leur site : “La Maison des métallos ne se définit donc pas principalement comme un lieu de programmation, mais plutôt comme une matrice de relations au long cours entre des artistes et un quartier, entre les publics, et entre ses partenaires associatifs.“ Puis plus haut : “les partenaires et artistes associés s’engagent à placer le lien avec le quartier au coeur de leurs projets”. Voeux pieux, ou baragouin culturello-intello-techno auto-justificatif ?

Et à qui croyez-vous que la Marie de Paris offrît la direction de cet Etablissement d’intérêt public ? à Gérard Paquet. Ancien directeur du Théâtre national de la Danse et de l’Image, Paquet est connaisseur averti de la danse contemporaine (très populaire n’est-il pas ?) fils d’un amiral de la Marine Française, autant dire un grand bourgeois éclairé, suivez mon regard, et surtout un incontournable éléphant que le Ministère ne savait plus où placer. Grand symbole de la résistance au Front national et au Préfet Marchiani, au travers ses déboires Toulonais des années ‘90.
Bref, un Soixante-huitard*. Encore un, qui aujourd’hui sentant la fin proche, essaie d’introniser les fils de ses potes soixante-huitards, mais en prenant garde qu’ils aient bien les mêmes codes et les mêmes approches. Ce monde là est d’une incroyable et suicidaire homogénéité d’origines sociales et idéologiques.

Et puis sur le fonctionnement interne, essayez de flâner dans les bureaux des Métallos, vous y verrez des gens qui travaillent et d’autres qui écoutent des disques sur leur p.c en attendant une nomination dans un centre culturel de province. Essayez d’avoir un rendez-vous avec ceux-là, essayez de soumettre un manuscrit, essayez ! On ne vous répondra même pas “m....”. Essayez de téléphoner à l’adjoint du directeur Jean-Christophe Barbaud, encore en Corée, pour la troisième fois de l’année (Ah, il est en voyage ? et sur le compte de qui ? et il est payé pendant ce temps-là par la Mairie ?). Essayez d’aller aux Ateliers d’improvisation qu’ils organisent avec des comédiens dits professionnels, c’est édifiant, au mieux un défouloir pour chômeur chroniques, au pire l’anti-chambre de la psychiâtrie. Mais essayez de proposer un atelier avec de vrais professionnels, on commencera par se méfier de vous... Au programme, je me souviens pêle-mêle d’un spectacle monté par des Rmistes où l’on concluait par “le chat est de droite, le chien est de gauche”, hilarant, des conférences sur la psychanalyse (encore), sur la mathématique, conférences du Collège de France, les gosses du quartier se régalent.

Ce sont bien eux qui circonscrivent la misère, et qui la gèrent ensuite, la bouche-en-coeur allant s’interroger publiquement dans des “Fraternelles” sur la paupérisation des professionnels de la culture, alors qu’ils en tiennent les fils, qu’ils n’arrêtent pas de se co-opter, qu’ils transforment un lieu à vocation d’être tourné vers le quartier du XI° en un lieu élitaire tourné vers le VIII°.

Alors, qu’est-ce qu’on fait, encore une fois, et je me répète d’article en article, on les vire ces soixante-huitards de l’abondance, ces Paquet, ces Bondy, ces Benoin, ces Mesguich, ces Villégier et privilégiés qui, notez-le, dirigeaient tous des institutions à l’âge de 28 ans, ou il faut attendre leur mort ? Faudra-t-il qu’on les séquestre dans leurs bureaux et qu’on leur fasse avaler leur carnet d’adresses en proclamant : “Maintenant c’est nous ! vous nous méprisez depuis vingt ans, vous fabriquez une génération sacrifiée, à votre tour d’être sacrifiés, après tout, vous êtes gras, et c’est la crise, non ?”. Qu’est-ce qu’on fait, on attend la retraite ou on organise une insurrection dans la culture, on rentre de force au Ministère et on exige la fin anticipée de tous les contrats ? Après tout Andrau et ses collègues ont déjà 40 ans, et ils commencent à se languir.

Voilà un sujet, tiens, pour un dramaturge.



*source Ministère de la culture
le projet http://www.maisondesmetallos.org/Avant-propos.html


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3 réactions à cet article    


  • norbert gabriel norbert gabriel 31 mars 2009 13:08

    je ne peux qu’approuver ce que vous dites, en particulier sur la comédienne, pour des raisons autant artistiques que familiales.

    Celà dit, on pourrait discuter de tout ça, la vie du spectacle, un de ces jours , pour le mag web Le doigt dans l’oeil qui s’intéresse surtout à la chanson et à la musique...


    • norbert gabriel norbert gabriel 31 mars 2009 13:35

      Post scriptum : mon chat s’inscrit en faux contre cette allégation limite calomnieuse ... mais il est prêt à en débattre devant un verre de lait ou une soucoupe de croquettes...

      """“le chat est de droite, le chien est de gauche”,"""


      • norbert gabriel norbert gabriel 1er avril 2009 13:53

        """La mémoire est un personnage à part entière qui influence Paul et Irène, nous donnant à voir ou à sentir, de façon plus ou moins distordue, ce qu’ils perçoivent de l’intérieur.""""

        c’est peut-être une question d’âge ? à partir d’un certain âge, disons dans les 45-50 ans, la mémoire est effectivement une présence constante qui re-reforme, ou déforme une partie du quotidien.... Même si on n’est pas particulièrement porté sur le passé, c’est un bagage obligé dont on ne peut se débarrasser. Jusqu’à quel point ça hypothèque le présent ??? Jusqu’à 40-45 ans, les années d’avant ma naissance étaient de la préhistoire au même titre que Cro Magnon. Aujourd’hui, j’ai quelques années de plus, je me sens en prise directe avec les années Garibaldi (1890) qui étaient les années d’enfance de mon grand père.... comme si ses souvenirs s’étaient intégrés intimement aux miens... Alors que, lorsqu’il les racontait, j’entendais ça comme de jolies (ou tristes) histoires au même titre les Contes de Perrault. Au train où ça va, dans 40 ou 50 ans , (je suis un type optimiste), mes souvenirs remonteront direct à Venise en 1450, ou à Tolède vers 1500...
        J’attends avec confiance... mais il est exact que l’éphémère de la réalité quotidienne s’efface souvent devant l’univers plus large de la mémoire. (partagée, empruntée ??) Plus large, ou plus riche ....
        Ce doit être pour ça que les vieux ont la tête ailleurs...

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