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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La Règle du jeu de Jean Renoir

La Règle du jeu de Jean Renoir

Jean Renoir écrit dans "Ma vie et mes films" que c'est dans l'espoir de faire de sa femme une vedette qu'il s'est mis au cinéma. Après avoir modelé une star, il serait retourné à son atelier de céramique. Si Renoir commit des oeuvres de commande : du parti communiste en France, ou d'Hollywood après-guerrre, il sut garder sa personnalité et développa la politique du cinéma d'auteur. Son fleuron reste "La Règle du jeu", une oeuvre totalement libre qui fit scandale et subit des censures et des détériorations, une oeuvre encore parfois mal comprise aujourd'hui.

On peut distinguer quatre périodes dans la filmographie de Renoir. Sa première époque : sous le signe de l'avant-garde : La Fille de l'eau, "Tire au flanc". Sa période réaliste ou plutôt dite "réaliste" sous l'égide du Front populaire, sa période hollywodienne, et enfin la période du retour en Europe. Mais c'est la Règle du jeu qui reste au centre de son oeuvre.

Ce qui était prévu par son auteur comme étant un "drame gai" devint aux yeux des critiques et de la censure une "oeuvre démoralisante". Il est vrai qu'aujourd'hui encore, un cinéphile non averti peut buter sur la seconde partie de l'oeuvre qui se veut déconcertante.

Pour l'anecdote, on notera l'apparition du photographe Henri Cartier-Bresson dans une séquence mettant en scène les domestiques (sur cette vidéo, à la 10 ème seconde).

- La 1ère scène : l'atterrissage à l'aérodrome

Le film débute avec l'atterrissage, de nuit à l'aéroport du Bourget, de l'aviateur André Jurieux qui vient de battre le record de traversée de l'Atlantique. Il est accueilli par une foule en liesse, à travers laquelle son ami Octave (Jean Renoir ici à gauche) arrive à se frayer un chemin. Octave apprend au héros du jour que la femme pour laquelle il avait entrepris son raid n'a pu venir. À la journaliste de radio qui lui tend son micro, l'aviateur laisse éclater son amertume en la qualifiant de « déloyale ».

Le spectateur est averti d'emblée : le film ne sera pas une ode à l'héroïsme. A peine descendu de son avion, le "héros" pleurniche au micro comme un gamin frustré en se désolant de son sort amoureux. Si l'on anticipe, on sait qu'il connaîtra d'ailleurs une fin minable qui est un peu comme un châtiment de son comportement : la publicité qu'il fait de son idylle et de son désir sexuel, le chantage.

En revanche, le film s'inscrit dès le début dans le monde moderne du spectacle : l'arrivée de l'avion de Jurieu sous les projecteurs, une foule compacte et qui s'agite dans tous les sens, laissant à peine passer la journaliste de la radio, l'interview sur la chaud.

Voyant le dépit amoureux de son ami, Octave lui promet d'intercéder auprès de Christine.

- La cruelle scène de chasse

C’est la scène de la chasse qui introduit une sorte de cassure dans le récit et qui fait basculer le film dans une deuxième partie, sombre et funeste. Cette longue séquence se révèle particulièrement cruelle et violente. Le fait qu'elle ait été réalisée "en direct" sans doute d'une seule prise, accentue le réalisme. Cela occasionne une certaine gêne chez le spectateur. L'idée du jeu apparaît ici. Tout ce petit monde s'amuse ou feint de s'amuser dans l'exercice d'un loisir élitiste.

Au cours de cette partie de chasse, Christine s'amuse à regarder au travers d'une minuscule lunette d'approche et découvre par hasard dans son champ de vision son mari embrassant sa maîtresse. "De même il y a toujours une part de hasard dans la découverte de la scène par l'objectif." (André Bazin)

- Le spectacle dans le spectacle

Le film en lui-même est, selon son auteur, un hommage au théâtre du XVIIIéme siècle. "Mon intention première fut de tourner une transposition des Caprices de Marianne à notre époque. C'est l'histoire d'une tragique méprise : l'amoureux de Marianne est pris pour un autre et abattu dans un guet-apens."

Renoir puise aux sources de Beaumarchais, Marivaux, Musset. Le personnage d'Octave et le quiproquo fatal de la fin sont empruntés aux "Caprices de Marianne". Inspiré aussi du "Mariage de Figaro". Le nom de Lisette (femme de chambre), le personnage de Marceau (décalque d'Arlequin) et la complicité entre maîtres et domestiques renvoient au "Jeu de l'amour et du hasard". Le film s'ouvre sur une citation de Beaumarchais.

La fête des plaisirs à la Colinière est celle de l'insouciance et de la fuite des réalités, des responsabilités. La chanson du spectacle l'illustre "nous avons l'vé l'pied" :

 "Des idées folles en tête
 Bien que nous soyons mariés
 Nous avons l'vé l'pied
" (voir la vidéo)

L'autre chanson, "en revenant de la revue", est interprétée par une bande des personnages loufoques habillés en Tyroliens, ce qui tourne un peu en dérision l'armée française ou du moins les nationalistes et les va-t'en-guerre cocardiers.

- L'action est menée au rythme de la musique

La musique baroque a contribué à donner envie à Renoir de filmer des personnages se remuant suivant l'esprit de cette musique.

La partition de la "Fête de la Salinière" jouée par une dame au piano ouvre un acte où l'action bascule. Comme dans le début du film, on plonge dans le particulier (gros plan) puis travelling arrière. La marche funèbre de Saint-Saens annonce l'imminence de la mort. On passe ensuite à la musique mécanique. Le marquis de La Chesnaye affiche sa fierté d'avoir fait l'acquisition d'un immense limonaire qui joue tout seul et à tue-tête. Le piano à son tour devient mécanique. Gagnés par cette musique mécanique, les personnages deviennent des automates. Tout n'est qu'engrenages ; tout devient incontrôlable.

- La part du burlesque

Quand on suit Octave, déguisé en ours, dans les coulisses qui veut qu'on lui retire sa fourrure et qui recherche Christine. Renoir s'est inspiré de Charlot s'évade : Marceau comme Charlot est habillé de façon inhabituelle, en costume. Un clin d'oeil encore plus ostensible à Charlot : la scène de Marceau secoué comme une poupée de chiffon par la grande brute de garde-chasse (Gaston Modot).

La caméra égare notre regard comme dans un labyrinthe en changeant de côtés. Octave tombant parterre : à nouveau le côté burlesque à la Chaplin.

La poursuite généralisée fait penser à "Foolish Wives" de Buster Keaton est aussi une fuite.

- Le théâtre et la vie se confondent

Renoir mêle le théâtre et vie réelle. Renoir procède à une démystification. Les gens portent des masques même quand ils ne sont pas sur une scène. C'est une société toujours en représentation. Le metteur en scène fait tomber les masques : "J'ai la chance d'avoir, dès ma jeunesse, appris à reconnaître la mystification". Il fait aussi des levers de rideau impromptus, qui nous montrent des choses que normalement nous ne devrions pas voir : le marquis agacé par sa maîtresse, Octave ayant retiré sa tête d'ours et contrarié d'être vu ainsi. La mort vient se mêler au public sous la forme de danseurs déguisés en squelettes.

Les personnages

- Qui mène le jeu ?

De fait, personne. Au départ, Octave se pose un peu en meneur de jeu quand il prétend "tout arranger" comme il le dit à Jurieu, comme il le laisse croire à Geneviève. Mais dans la seconde partie, il n'est plus qu'un "ours" maladroit qui ne peut plus rien ni pour lui-même ni pour les autres.

Octave le dit lui-même, où est la raison lorsque "tout le monde a ses raisons" ?

- Une évolution du projet due aux changements de casting

Faute des crédits suffisants, Renoir dut faire revoir à la baisse ses choix d'acteurs. Au lieu de Jean Gabin pour le rôle de l'aviateur, ce fut donc Rland Toutain. Et, à la place de Simone Simon, ce fut la princesse Starhemberg que Renoir remarqua lors d'une soirée au théâtre alors qu'elle était dans la salle avec son mari, un aristocrate antinazi en exil. Elle avait joué sous le nom de Nora Gregor dans "Michaël" de Dreyer. Par admiration pour elle, Renoir lui donna le rôle et prit lui-même le rôle d'Octave. Renoir constata qu'il s'était trompé en l'engageant comme premier rôle et étoffa le rôle de Geneviève. Le marquis est joué par Marcel Dalio qui avait été Rosenthal dans "La Grande illusion".

Le fait d'avoir des acteurs inconnus ou peu connus donna libre court à l'autonomie des personnages.

De tous les personnages, aucun n'agit par malveillance, seulement par faiblesse, par conditionnement de leur classe sociale. Ils agissent aussi dans l'irresponsabilité, surtout dans la seconde partie, lors de la fête que donne Robert de la Chesnaye en son château de la Colinière. Car la fête est une manière de licence qui autorise, sans aucun enjeu et sans conséquence.

Les personnages en société ne se regardent pas directement quand ils se parlent mais par l'intermédiaire d'un objet : miroir ou objet manipulé.

- Les personnages dans les détails

Jurieu - le seul innocent dans ce monde faux - est "l’être qu’on a sacrifié sur l’autel des Dieux pour la continuation de ce genre de vie." Christine a ce mot cruel à son endroit : "c'est bien gênant les gens sincères". C'est que dans cette micro société, tout n'est que duperies.

Deux personnages seulement se comportent sans duplicité ni mensonge : l'un est André Jurieu, l'aviateur, l'idéaliste romantique qui a risqué sa vie pour prouver son amour, l'autre est Octave (Jean Renoir), un ami du marquis et de sa femme.

Pendant la fête, les couples se font et se défont. La maîtresse se jette au cou du marquis, ce qui déclenche la jalousie de Christine. Elle s'en va alors avec Saint-Aubin. L'aviateur découvre Christine emportant par la main Saint-Aubin (dans un panoramique, avec jeux de lumières, unissant les personnages : invités comme valets).

Un troisième personnage vient se greffer momentanément à ce petit monde aristocratique dont les règles lui son étrangères : le braconnier Marceau (Julien Carette). Il a ses propres pièges : les pièges à lapin. Le marquis s'intéresse de près à ses techniques et le recrute à son service. Un braconnier ! Ce dernier est la cible du garde-chasse Shumacher, qui est un mauvais joueur au milieu de ces joueurs. Mais Marceau tient sa revanche en courtisant la compagne de Schumacher et en faisant de lui la cible de sa gouaille (qui séduit le marquis). Marceau le braconnier apporte de la gaieté et de la truculence au corps des domestiques qui reproduisent à leur niveau les comportements de leurs maîtres.

C'est Marceau, victime désignée de Schumacher, qui aurait dû mourir sous les coups de fusil de ce denier. Mais, à la suite d'un quiproquo, c'est Jurieu qui se fait descendre.

Quand l'aviateur est abattu comme un lapin par Schumacher, les invités donnent à ce drame une explication conforme à leur éthique : le marquis a fait tuer l'aviateur pour éliminer son rival. La complicité entre le marquis et son garde-chasse pour étouffer le meurtre montre la collusion de classes. A la fin, les personnages ne sont plus que des ombres regagnant le château.

- L'accueil du film

- Le projet de départ de Renoir était "un drame gai". Mais ce n'est pas l'impression qui fut ressentie par le public et les critiques à la sortie, d'où sa déception : "Ma stupéfaction fut totale lorsque ce film, que je voulais aimable, s'avéra agir à rebrousse-poil sur la majorité des spectateurs."

Le film montrait crûment l'état de décomposition morale d'une de ses classes sociales. "Je dépeignais des personnages gentils et sympathiques, mais représentais une société en décomposition. C'étaient d'avance des vaincus..."

La projection du film fut accueillie par des manifestations d'hostilité. A la demande des distributeurs, Renoir dut couper des scènes. Cela ne suffit pas et le gouvernement imposa sa censure. Certains critiques aimèrent le film sans réserve ; d'autres le conspuèrent comme un mélange dérangeant de drame et de comédie. La présence au générique de l'acteur juif Marcel Dalio et de l'Autrichienne Nora Gregor déclencha la vindicte de la presse nationaliste et antisémite.

"Je crois que cela reste à ce jour l'expérience la plus confondante que m'ait procurée le cinéma" (Alain Resnais).

Epuisé moralement, pour fuir la dépression, Renoir part à Rome. Mais pas avec Marguerite : avec Dido Freiro, fille d'un diplomate brésilien.

- La critique d'André Bazin

Selon André Bazin, le style de la photographie de la Règle du jeu annonçait la fameuse profondeur de champ qui nous est revenue d'Amérique via Citizen Kane et "Les plus belles années de notre vie".

Le découpage ne procède pas d'après une hiérarchie dramatique a priori. "Durant toute la dernière partie de La Règle du jeu, la caméra se comporte comme l'invité invisible se promenant..." dans les pièces du château. (Bazin). Le spectateur connaît "cette manière à la fois amusée et inquiète d'en être le témoin."

Il n'y a quasiment pas de montage. "Si habiles que soient les raccords, ils ne peuvent pourtant échapper à un oeil attentif (...) Jamais au contraire, nous n'avons ce sentiment dans la Règle du jeu."

Quand la caméra ne suit pas les personnages, elle les précède, le champ est alors vide pendant quelques secondes.

Les personnages jouent dans un espace non défini au préalable pour s'ajuster au travail de la caméra. "Une scène doit être jouée indépendamment de la caméra et dans toute son aire dramatique réelle, c'est à l'opérateur de promener sur elle sa lunette d'approche."


 


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7 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 31 janvier 2014 09:24

    Bonjour, Taverne.

    « La règle du jeu », voilà un film sur lequel nous avons déjà échangé. Un film que j’ai revu dernièrement et qui m’a conforté dans mon impression précédente : un film assez largement raté.

    Raté parce que réalisé de manière caricaturale sur un scénario ambitieux pourtant de bonne qualité. Raté également en raison du jeu des acteurs, notamment de Carette - qui en fait beaucoup trop pour ne pas nuire au fond de l’histoire - mais surtout de Renoir qui est mauvais comme un cochon dans le rôle qu’il s’est réservé.

    De Renoir, je préfère, et de loin, « La grande illusion », « La bête humaine » ou « French cancan ».


    • Taverne Taverne 31 janvier 2014 09:49

      Salut Fergus,

      Lorsque nous avons échangé sur ce film, je n’avais pas revu le film et j’en gardais un mauvais souvenir. L’ayant regardé à nouveau l’autre jour, mon point de vue a changé. Je suis d’accord pour dire que Jean Renoir n’est pas un grand acteur. Pour Carette, je ne saurais dire, je crois qu’il est comme d’habitude (voir l’Auberge rouge par exemple), conforme à lui-même.

      Tu dis « un scénario ambitieux pourtant de bonne qualité ». Je dirai juste « un scénario de bonne qualité ». Mais pas audacieux. C’est la mise en scène qui est ambitieuse. Les plans panoramiques en profondeur et horizontaux sont particulièrement prodigieux : la chasse, la course-poursuite dans le château...Je crois que les critiques du monde entier le reconnaissent. Le sujet est traité de façon subversive jusqu’au malaise. C’est un point qui a divisé et qui divisera longtemps les cinéphiles.


    • Fergus Fergus 31 janvier 2014 10:05

      @ Taverne.

      Lorsque j’écris « ambitieux » pour le scénario, ce n’est pas à la réalisation du film que je fais allusion, mais à la mise en scène des relations humaines.

      Pour ce qui est de Carette, habitué effectivement à faire le pitre, je persiste à penser que Renoir aurait dû lui imposer une interprétation non dénuée de fantaisie, mais plus sobre, un peu sur le modèle du personnage qu’il lui offrira dans « La grande illusion ».


    • Taverne Taverne 31 janvier 2014 10:38

      La notion de ratage me fait aussi réagir. Est-ce un ratage par rapport au projet initial, au goût dominant du public, à la forme classique des films ? Oui, sans aucun doute. Est-ce une oeuvre ratée ? Personne ne peut le dire. De même que personne ne peut dire si La Chambre de Van Gogh est une oeuvre ratée (non respect du sens des proportions et de la perspective, couleurs fantaisistes).

      Le résultat est loin d’être conforme à ce que qu’aurait donné un film avec Gabin et Simone Simon, prévus au départ, et un metteur en scène classique. La méthode de Renoir apporte au final beaucoup de surprises : des mauvaises mais aussi des bonnes.


    • Fergus Fergus 31 janvier 2014 11:30

      @ Taverne.

      La notion de « ratage » est forcément subjective, les critères des uns n’étant pas ceux des autres. Et c’est pourquoi, en matière de critique de films, on a parfois des opinions diamétralement opposées sur certaines œuvres. Quand je parle de « film raté », c’est évidemment mon point de vue que j’exprime, et je reconnais à chacun le droit d’avoir un avis contraire.


    • Taverne Taverne 31 janvier 2014 12:13

      D’accord, je comprends mieux : ce que tu appelles « ratage », c’est, en fait, ta déception. Je fus déçu, moi aussi, à la première projection. Ravi depuis. Que s’est-il passé entretemps ? J’ai visionné beaucoup de films d’auteurs et rédigé une douzaine d’articles. Peu-être, peut-on voir là un début d’explication (ou pas ?).

      Un lien pour ceux et celles qui ne voient pas dans ce film un ratage : une page du site de l’académie des profs de lettres de la Réunion Donc, la vision littéraire du film...


    • fatizo fatizo 31 janvier 2014 19:05

      Bonjour Taverne, 

      Excellent article .Ne pas oublier de dire que Renoir a tourné ce film pour dénoncer une certaine élite qui « dansait sur un volcan », qui continuait de s’amuser alors que la guerre était à notre porte. D’ailleurs le personnage du garde-chasse, avec son patronyme à consonance germanique (Shumacher) , n’est pas un hasard . Lui n’est pas là pour s’amuser, et il porte un uniforme.
      Contrairment à vous deux , la première fois que j’ai vu ce film, je l’ai aimé, mais je ne devais avoir qu’une douzaine d’années. A l’époque c’est sa dimension vaudevillesque qui m’a plu . C’est bien après que j’ai compris les subtilités de ce film .
      Bonne soirée . 

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