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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le double lyrisme de Zao Wou-Ki

Le double lyrisme de Zao Wou-Ki

« Nous, les peintres, sommes tous unis, non par la similitude des styles ou de la pensée, mais peut-être par un unique trait de pinceau, qui relie les hommes et leur permet de croire en un rapport harmonieux avec le monde. (…) Nous cherchons, parfois nous détruisons pour mieux créer. Je voudrais, pour clore ce propos, citer mon ami Jean-Paul Riopelle : "Ce qui compte, ce n’est pas de faire un beau tableau, mais de faire progresser quelque chose. Progresser, c’est détruire ce qu’on croyait acquis. Le vrai tableau, c’est celui qui est un commencement". » (Zao Wou-Ki, le 26 novembre 2003 à Paris).



Le grand peintre franco-chinois Zao Wou-Ki est né il y a un siècle, le 1er février 1920 à Pékin. Mort le 9 avril 2013 à 93 ans à Nyon, il s’était installé en France le 26 février 1948 et avait la nationalité française à partir de 1964 grâce au Ministre des Affaires culturelles de l’époque, André Malraux dont il illustra le roman "La Tentation de l’Occident" en 1962. Zao Wou-Ki, malade, s’installa en Suisse, au bord du lac Léman en 2012 et fut enterré au cimetière de Montparnasse, à Paris, le 16 avril 2013 avec un hommage prononcé par l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin.

Pour moi, Zao Wou-Ki fut comme son contemporain également franco-chinois Chu Teh-Chun (1920-2014), une sorte de découverte fantastique imprévue, un coup de cœur, ou même un coup de foudre coloré. Je propose ci-dessous quelques œuvres que j’ai appréciées, peintures à huile ou aquarelles, parmi des centaines d’autres.

Dans sa notice bibliographique de l’Académie des beaux-arts à laquelle il fut élu le 4 décembre 2002, Zao Wou-Ki est présenté comme « l’un des plus illustres représentants de l’abstraction lyrique. À travers son œuvre, il réussit la synthèse entre les moyens techniques de son héritage extrême-oriental et l’ambition plastique et poétique de l’abstraction lyrique occidentale. ».

Issu d’une famille aisée et privilégiée installée à Nantung (son père fut banquier et se suicida lors de la Révolution culturelle), Zao Wou-Ki s’est orienté dès 1935 vers les beaux-arts à Hangzhou puis à Chongqing. Ses premières inspirations furent Matisse et Picasso, aussi Auguste Renoir, Cézanne, Modigliani, Claude Monet, etc. Il réalisa ses premières œuvres, les exposa même à Shanghai (sa première exposition a été faite en 1941 à Chang-King, il avait 21 ans) mais voulait quitter la peinture traditionnelle chinoise pour se rapprocher de la peinture française. Il quitta donc la Chine en 1948 et s’installa à Montparnasse, dans la capitale française, pas loin de l’atelier de Giacometti.

Dès qu’il arriva à Paris, Zao Wou-Ki se précipita au Louvre et au Musée de l’Orangeraie. Il fut très attiré par les œuvres de Claude Monet (Zao réalisa un triptyque en son hommage en 1991, inspiré des Nymphéas et des falaises d’Étretat) : « Ce que je cherchais à voir, c’était l’espace, ses étirements et ses contorsions et l’infinie complexité d’un bleu dans le minuscule reflet d’une feuille sur l’eau. ».

Yann Hendgen, historien d’art et ancien assistant de Zao, a expliqué en 2010 : « Zao Wou-Ki aime le jeu de l’eau et des reflets. Déjà à l’époque de Hangzhou, il était fasciné par la multiplicité de l’espace à la surface de l’eau, la légèreté de la lumière ou son épaisseur entre le lace et le ciel. Peut-être dans la peinture de Monet a-t-il retrouvé des ponts qui lui ont plu et qui lui ont permis d’avancer. (…) Au fond, ce qui le fascine chez Monet, c’est le traitement de la couleur, de la lumière, sa décomposition par la touche ou le jeu de l’eau et des éléments aquatiques, quelque chose de très poétique qui le touche énormément. » (interview mise en ligne le 14 novembre 2010 sur Canal Académie).

Paris fut la révélation de son art. Zao Wou-Ki sympathisa avec de nombreux artistes européens ou américains, en particulier Pierre Soulages, Nicolas de Staël, Hans Hartung, Oscar Kokoschka, Miro, Maria Helena Vieira da Silva, mais aussi Giacometti, Edgar Varèse, Pierre Boulez, Henri Michaux (qui fut un grand ami), André Malraux, Roland Petit, Roger Caillois, Ieoh Ming Pei, etc. Malgré son départ pour la France avant l’arrivée au pouvoir de Mao Tsé-Toung et sa peinture considérée comme "déviante" par certains communistes, la Chine populaire l’a reconnu comme un grand artiste en 1983 lors d’une grande exposition de ses œuvres au Musée national de Chine à Pékin.

Sa grande référence fut les œuvres de Paul Klee. Zao Wou-Ki a eu cette particularité de peindre selon l’art traditionnel chinois et en même temps, selon le modernisme pictural qui se développait en Europe. Il a ainsi réalisé des œuvres très particulières qui mélangeaient ces deux cultures. Au début de sa vie artistique, Zao Wou-Ki a produit beaucoup d’œuvres figuratives mais il s’en était lassé et cherchait à innover, à peindre autrement, ce qui l’a amené à des peintures plus abstraites souvent inspirées par Klee.

Dès le début des années 1950, il fut internationalement connu et reconnu, avec ses œuvres exposées dans de nombreuses villes du monde, à Anvers, Bâle, Lausanne, Chicago, Washington, New York, Tokyo, Taipei, Xi’an, Shanghai, Singapour, Québec, Barcelone, Saragosse, Madrid, Lisbonne, Bruxelles, Valence (Espagne), Helsinki, Amsterdam, Luxembourg, Genève, Nice, Montpellier, Rouen, Angers, Chenonceau, Nemours, etc. Le Président Georges Pompidou a même accroché une œuvre de Zao Wou-Ki à son bureau. Le Président Jacques Chirac a également beaucoup apprécié le peintre.

Ce fut au fil d’un périple autour du monde, qu’il a fait aux côtés des époux Soulages, qu’il rencontra sa deuxième femme à Hongkong (il avait eu un premier mariage mais les deux époux étaient encore adolescents et il n’a duré qu’une dizaine d’années), la sculptrice May Zao (Chan May-Kan) qui est morte à 41 ans le 10 mars 1972 à Paris (il s’est remarié en 1975 avec Françoise Marquet qui a beaucoup écrit sur l’œuvre et la vie Zao Wou-Ki et qui fut conservatrice au Musée d’art moderne de la ville de Paris et au Petit-Palais).

Zao Wou-Ki, adorateur des arts en général, a illustré certaines œuvres d’écrivains, j’ai évoqué André Malraux mais il faut aussi citer Saint-John Perse, Yves Bonnefoy, Rimbaud, René Char, Senghor, François Cheng, Pierre Seghers, Philippe Jaccottet, Claude Roy, Khalil Gibran, etc.. Il a aussi réalisé les décors pour un ballet de Roland Petit en 1953, il a également réalisé des motifs pour des couverts de la Manufacture de Sèvres, des mosaïques pour un lycée, des vitraux pour un prieuré, une œuvre monumentale pour un grand bâtiment chinois (dont le projet n’a pas abouti), un mur en céramique pour le métro de Lisbonne, etc.

Le Japon a récompensé le travail de Zao Wou-Ki en lui attribuant en octobre 1994 à Tokyo le prestigieux Praemium Imperiale Award of Painting du Japon, aux côtés d’autres lauréats comme Henri Dutilleux pour la musique. Le jury était composé de Jacques Chirac, Helmut Schmidt, Yasuhiro Nakasone, David Rockfeller Jr., Edward Heath et Amintore Fanfani. Parmi les lauréats des autres années pour la peinture, on peut citer Balthus (1991), Soulages (1992), Gerhard Richter (1997), Georg Baselitz (2004), Daniel Buren (2007), etc. Zao Wou-Ki a reçu ce prix des mains de l’empereur du Japon.

La France aussi a beaucoup honoré le peintre qui l’a choisie pour son art, notamment avec l’organisation d’une grande rétrospective de ses œuvres au Grand Palais en 1981. Il a été également promu grand-officier de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre national du Mérite, officier des Arts et des Lettres et aussi élu membre de l’Académie des beaux-arts où il fut reçu le 26 novembre 2003 par l’architecte Roger Taillibert (mort il y a quelques mois, le 3 octobre 2019) qui construisit un lycée avec une mosaïque de Zao Wou-Ki.

À cette occasion, Roger Taillibert (qui était le vice-président de cette académie) lui déclara : « Vous nous montrez ainsi l’immortalité de la beauté dans votre abstraction lyrique. Vous avez aussi soustrait au temps quelque chose. Mais dans ce monde où prédomine la division des peuples, vous démontrez que l’art est le plus court chemin d’un homme à un autre, et un pont entre les nations. En fait, puisque la beauté est une finalité sans fin, vous considérez, comme tous les grands artistes, que la première fonction de l’art est de produire la beauté. Mais à mon avis, elle est pure gratuité et infinie liberté. Rien n’échappe à ce lyrisme qui vous est propre. Alors, à ce moment précis, vous pouvez jouer un jeu désintéressé qui se justifie par sa beauté. ».

Et Roger Taillibert a conclu ainsi : « Comme vous le dites vous-même : "Je n’ai jamais su parler de ma peinture. Je n’y tiens pas non plus, je ne cherche pas à l’expliquer. Ce qui compte, c’est uniquement le tableau…". Dans votre insolente palette de vibrations, vous nous entraînez, vous nous faites jaillir à l’extérieur de nous-mêmes. Vous nous distrayez, dans toute la force originale du mot. Vos couleurs nous aspirent, elles nous séparent de nous. Elles nous font entrer dans un monde où la joie et l’illusion du mieux VIVRE sont toujours présentes. ».

Pour son discours de réception, Zao Wou-Ki n’avait pas osé le prononcer lui-même, craignant ses imperfections de la langue française et aussi son émotion : « Ce lieu est si prestigieux et si impressionnant que mon émotion risque de l’emporter sur la maîtrise de la langue française, d’autant qu’il m’arrive parfois, comme vous le savez, d’en oublier la complexité des genres. Vous devinez aussi combien je suis ému à l’écoute de mon vieil ami Roger Taillibert que je remercie également de tout cœur. ».

Beaucoup de ses œuvres sont gigantesques. Pour se donner une petite idée des œuvres de Zao Wou-Ki, en voici vingt-sept que j’ai particulièrement aimées, que je présente par ordre chronologique.


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Au-delà des collections permanentes de très nombreux musées en France et dans le monde, il y a plusieurs expositions temporaires actuellement pour admirer quelques peintures de Zao Wou-Ki, en particulier au Musée d'art moderne de la ville de Paris du 11 octobre 2019 au 30 septembre 2020, au Centre Pompidou à Paris du 1er octobre 2019 au 30 mars 2020, à l'Art Institut de Chicago du 25 septembre 2019 au 30 mars 2020, au Centre Pompidou x Wes Bund Museum à Shanghai (exposition inaugurale) du 8 novebre 2019 au 31 mai 2020 (à déconseiller actuellement) et au Musée André-Malraux du Havre du 7 décembre 2019 au 16 février 2020, etc.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


(Les 27 reproductions d’œuvres illustrant cet article proviennent du site officiel de la Fondation Zao Wou-Ki).


Pour aller plus loin :
Site officiel de la Fondation Zao Wou-Ki.
Zao Wou-Ki.
Chu Teh-Chun.
Pierre Soulages.
Auguste Renoir.

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4 réactions à cet article    


  • Leonard Leonard 4 février 11:16

    2 pour 6 contre il y a 30 minutes à la modération...

    Cherchez l’erreur ?


    • hans-de-lunéville 4 février 11:17

      @Leonard
      ça a l’air de vous titiller la modération....


    • Leonard Leonard 4 février 11:21

      @hans-de-lunéville

      Forcément j’ai pas été habitué à voir des articles refusés... Quand je vois certains articles ici, je me demande si vraiment c’est intellectuellement honnête de la part des modérateurs...


    • DACH 4 février 16:05

      Merci à l’auteur... L’un des membres de notre groupe l’a bien connu= parties de tennis et articles dans VA sur 2 de ses expositions. C’était un être humain d’une humanité humble et chaleureuse, qui a enduré un Alzeihmer. Son père, banquier a ét tué par les Gardes Rouges de Mao...Son père lui avait conseillé de fuir les communistes...C’est un exemple d’une intégration réussie à mes yeux emblématiques. Il aimait la France plus que bien des français...Ses tableaux à venir, vus dans ses 2 ateliers savaient retenir le regard. Quelque chose de la philosophie zen (t’chan en chine) dansait dans ses couleurs me souffle ce membre ami....

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