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Les routes de l’esclavage : histoire d’un très grand « dérangement »

Les routes de l’esclavage : histoire d’un très grand "dérangement", de Claude Fauque et Marie-Josée Thiel, est un livre très accessible au grand public qui offre un panorama de l’histoire de l’esclavage et de la traite transatlantique. Le livre est préfacé par Olabiyi B. J. Yäi, ambassadeur délégué permanent de la République du Bénin à l’UNESCO et Christiane Taubira-Delannon, députée de la Guyane française et auteure de la loi française numéro 1297, qui a défini la traite transatlantique comme crime contre l’humanité. Publié en 2004, année internationale de commémoration de la lutte contre l’esclavage et de son abolition, l’ouvrage couvre presque un demi-siècle d’histoire tout en étant écrit dans un langage de compréhension aisée. Le livre comprend des extraits de quelques documents importants de l’époque, des reproductions de peintures, de dessins et de gravures sur l’esclavage ainsi que des photographies de sites liés à la traite. Ce matériel iconographique est sans l’ombre d’un doute l’aspect le plus remarquable de l’ouvrage, en attestant à quel point la traite transatlantique et l’esclavage étaient ancrés dans la vie sociale des Européens et des Américains depuis le XVIe siècle.

En ce qui concerne les auteures du livre, il est important de rappeler que Claude Fauque, au départ journaliste, a publié de nombreux ouvrages et s’intéresse surtout au tourisme. D’ailleurs, elle est experte auprès de l’Institut européen des itinéraires culturels, et consultante en muséologie pour des expositions et la création de musées patrimoniaux. Marie-Josée Thiel, quant à elle, œuvre à l’Unesco depuis 1981, où elle est actuellement chargée des projets du programme « La route de l’esclave » dans l’Océan indien et en Europe.

L’ouvrage est divisé en deux grandes parties, intitulées respectivement Les routes de la traite et Les chemins du quotidien  : la première vise à expliquer les dynamiques du commerce transatlantique, tandis que la seconde développe les différents aspects de la vie quotidienne des esclaves, principalement dans les Amériques. Le commerce triangulaire constitue ainsi la première version de l’économie mondialisée que nous connaissons aujourd’hui ; pratiquement toutes les puissances européennes, dont la Grande-Bretagne, le Portugal, la France, la Hollande, le Danemark et même la Suisse, y participèrent à l’époque. Si les Lumières nous ont légué la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, celle-ci ne concerna que les hommes blancs, en laissant intacte la traite qui ne sera abolie en France qu’à l’époque de la Convention. En outre, on explique que le Code noir établissait que l’esclave africain était un bien meuble. Non seulement les navires étaient assurés, mais aussi la « marchandise » qu’ils transportaient, les voyages étant financés par les différentes compagnies de navigation européennes. On énumère les divers arguments utilisés à l’époque pour justifier la traite, dont la nécessité d’évangéliser les peuples païens. Bien que l’on montre que l’esclavage n’est pas du tout dissocié de l’idée de la supériorité d’une race sur une autre, on insiste sur le fait que la seule vraie justification était de nature économique. Le livre reproduit des extraits d’ouvrages anciens dont Fragments d’un voyage en Afrique fait durant les années 1785, 1786 et 1787 de Meinrad Xavier Golberry, qui se manifesta clairement contre l’abolition de l’esclavage. En outre, on situe les principaux comptoirs africains de la période de la traite, en n’oubliant pas de montrer certains sites, comme la maison des esclaves à Gorée au Sénégal et le fort portugais d’Elmina au Ghana, qui constituent aujourd’hui d’importants lieux de mémoire de l’esclavage. Une attention particulière est donnée à la traite à partir de la Côte des esclaves, région qui comprend la côte de l’actuelle République du Bénin jusqu’au Ghana. Même s’il s’agit d’un livre destiné au grand public, écrit par des auteurs qui ne sont pas des spécialistes des études sur l’esclavage, on note un souci d’expliquer comment le commerce se faisait dans les régions plus excentrées, comme l’Afrique orientale. On explique qu’au début, avant de négocier avec les royaumes locaux, les Portugais allaient eux-mêmes chercher des hommes, dont parfois des colons installés sur les terres pour ensuite les vendre comme esclaves.

La deuxième partie de l’ouvrage évoque la vie quotidienne en situation d’esclavage, en montrant les conditions de travail dans les plantations américaines, le quotidien des esclaves domestiques ainsi que les méthodes de châtiment corporel appliquées. Mais les esclaves ne sont pas passifs, après leur arrivée dans les Amériques et dans les îles de l’Océan indien, ils ont organisé des rébellions, des révoltes, des fuites et ont fait du marronnage, en constituant ainsi des villages indépendants et autogérés. Le lecteur peut comprendre alors comment l’esclavage et le commerce triangulaire préparent le terrain pour la colonisation qui débutera à la fin du XIXe siècle, après la débâcle des armées des différents royaumes africains. Cependant, malgré la préface de Olabiyi B. J. Yäi, dans certains passages du livre, le rôle des royaumes africains en tant que fournisseurs de captifs pour la traite est minimisé. On explique que même s’il y avait de l’esclavage en Afrique, il s’agissait d’esclaves domestiques qui pouvaient côtoyer des hommes libres et obtenir leur affranchissement. Or, la situation était un peu plus complexe que cela. D’une part, dans certains royaumes comme celui d’Abomey (dans l’actuel Bénin) nombre d’esclaves étaient destinés aux sacrifices humains. D’autre part, la situation n’était pas si différente dans des pays comme le Brésil, où les esclaves menaient une vie très proche de celle de leurs maîtres et des hommes libres, principalement dans les villes. En outre, il était assez commun pour les esclaves brésiliens d’acheter leur affranchissement après plusieurs années de travail. Le texte présente souvent les négriers africains comme des victimes innocentes et inconscientes de leurs attitudes, incapables de distinguer le bien du mal. Il aurait été bon alors de mettre un peu plus en valeur les débats récents concernant les demandes de réparation des certaines nations africaines à l’égard des pays européens ayant participé à la traite, ainsi que les revendications des Afro-descendants américains, question d’ailleurs traitée courageusement par l’historien béninois Félix Iroko dans un tout petit ouvrage, intitulé La Côte des Esclaves et la traite atlantique. Les faits et le jugement de l’histoire, publié en 2003 à Cotonou, avec un budget très modeste. Certes, les auteures mentionnent un événement ayant eu lieu récemment au Sénégal, où des évêques africains se sont réunis avec l’objectif de demander «  le pardon de l’Afrique à l’Afrique » (73), mais on oublie pourtant d’insister sur le soutien apporté par l’Église catholique à ce commerce infâme. Malgré la valeur indéniable du livre, Claude Fauque et Marie-Josée Thiel auraient pu se dégager un peu de cette approche officielle - ce qui d’ailleurs conduit le lecteur à penser que le livre a été commandé par l’Unesco - pour s’aventurer dans une analyse plus critique et audacieuse. Dans cette perspective, il aurait été important de faire appel davantage aux travaux des historiens africains ou même de leur confier certains chapitres. La bibliographie compte un nombre réduit de références pour un ouvrage qui se propose à traiter un sujet de si grande envergure. D’ailleurs, l’absence de références techniques complètes des images reproduites, d’un glossaire et d’un index des noms propres, rend difficile l’utilisation du livre comme ouvrage de référence dans un contexte académique.

Fauque, Claude et Marie-Josée Thiel. Les routes de l’esclavage. Histoire d’un très grand "dérangement". Paris, Hermé, 2004. 206 p.


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14 réactions à cet article    


  • (---.---.112.175) 23 mai 2006 12:37

    « mais on oublie pourtant d’insister sur le soutien apporté par l’Église catholique à ce commerce infâme. »

    Je ne pense pas que ce soit vraiment un oubli c’est plutôt une omission volontaire....


    • miaou (---.---.101.219) 23 mai 2006 13:17

      Mais ce n’est pas la seule omission * les autres églises (?) * les Lumières (Voltaire...) * les scientifiques (théories « raciales » et racistes) * l’Islam qui reconnaît explicitement le droit de posséder des esclaves non-musulmans ...

      Pourquoi alors se focaliser sur l’omission concernant l’eglise catholique ?


    • Ana Lucia Araujo 23 mai 2006 14:29

      Une omission volontaire, fort probablement, oubli c’est plutôt une manière sympatique de dire d’en faire référence...


    • Ana Lucia Araujo 23 mai 2006 14:38

      Bonjour,

      Merci de votre commentaire.

      Le livre aborde la traite et de l’esclavage moderne. Le rôle de l’église auquel je fais référence c’est celui qu’elle a joué pendant la traite atlantique et dans les Amériques, dans son projet de convertir les populations venues de l’Afrique. Même chose pour le rôle des Africains. Dans le cas du thème étudié il est pertinent de le mentionner aussi.

      Les auteurs du livre « Les Routes ... » mentionnent au tout début l’existence d’autres traites. Mais l’idée n’était pas de faire l’histoire globale de la traite et de l’esclavage.

      Il faut faire attention car ce n’est pas parce qu’il y a eu d’autres traites et d’autres esclavages à d’autres époques que maintenant on ne peux plus parler de l’esclavage moderne et de la traite transatlantique. C’est comme si pour parlez de l’Holocauste on serait toujours obligé de parler de persécution au peuple juif en Péninsule Ibérique par exemple vers le XIV-XVe siècles.


    • miaou (---.---.101.219) 23 mai 2006 13:07

      Les habituelles remarques concernant ce délicat sujet :

      * la traite arabo-musulmane
      - initiatrice de la traite transatlantique
      - chiffres ?
      - dans quelles conditions ?
      - absence de « Code Noir » : quelle conclusion en tirer ?
      - pourquoi, malgré son importance, n’y-a-t-il pratiquement plus de descendants d’esclaves dans ces pays ?

      * la critique de l’église catholique doit être faite, mais qu’ont fait les représentants des Lumières (Voltaire...), ou les scientifiques (« théories » raciales...)

      * le racisme anti-noir a-t-il suivi ou a-t-il précédé le début de la péride de l’esclavagisme ?

      * la condition d’esclave était épouvantable ; mais la condition de serf sous l’Ancien Régime ou d’ouvrier au début de l’ère industrielle était-elle enviable ?


      • Ana Lucia Araujo 23 mai 2006 14:43

        Oui ce sont les points délicats. En ce qui concerne le rôle des Africains et les traites orientales e africaines (antérieures à la traite transatlantique), ces questions ont été largement abordées dans l’historiographie anglophone (États-Unis et Grande Bretagne). Pour une raison que je ne sais pas expliquer encore, la même chose n’a pas été faite du côté francophone, sauf plus récemment avec Olivier Pétré-Grenouilleau qui d’ailleurs utilise largement les travaux des historiens qui ont traité la question dont Paul Lovejoy et Patrick Manning.


      • Xtine (---.---.54.22) 23 mai 2006 15:21

        Bonjour,

        Toujours sur ce sujet très sensible (compréhensible), je désire donner quelques réponses à miaou. La traite transatlantique n’est pas du à la traite arabo-musulmane mais suite à la fin de l’esclavage des amérindiens par les espagnols-portuguais. Un évèque s’est ému de la situation de ces esclaves et à réussi à obtenir la fin de cet esclavage. Seulement les plantations avaient besoin de bras et on a commencé à faire venir des noirs. Déjà beaucoup de plantations portuguaises étaient entretenues par des esclaves noires dans les iles le long des côtes africaines. Je ne me souviens plus du nom de cet évèque mais je peux le retrouver. Les chiffres vont entre 12 et 17 Millions sur 4 siècles. Les chiffres a peu près fiables sont ceux de la traite transatlantique (les européens sont plus ds comptables écrits ..) Ce qui fait qu’elle est la plus connue( de plus ce qui touche les occidentaux est toujours plus important smiley. Pour les deux autres traites, les chiffres sont difficiles. La descendances dans la traite arabo-musulmane est assez limitée car les esclaves n’avaient pas droit d’avoir de femme, quant ils n’étaient pas « castré ». Les conditions dans les plantations variaient suivant les pays, et suivant les maitres. J’ai récupéré des chiffres qui montrent ce phénomène, et qui explique que la mortalité était plus importante la 1er année d’arrivée. Sur le transport, la mortalité était similaire à celle de l’équipage (chiffre concernant la traite « réguliaire »)et variait entre 7 et 12%, suivant la longueur du voyage et des conditions météo..... L’esclavage noire fut surtout pragmatique. C’était le personnel qui résistait bien aux conditions climatiques des plantations. Ne pas oublier dans ses plantations que certaines catégories de « blancs » n’étaient pas plus enviable que les esclaves noirs, les engagés. Ils devaient un nombre d’année pour le paiement de leur voyage à leur patrons. Beaucoup ne résistait pas et mourrait avant d’avoir fait les 3 Ou 5 ans qu’ils devaient. Je ne suis pas sure que les serfs avaient de meilleures conditions, mais ils n’étaient transplantés dans un autre lieu sans connaitre qui que ce soit.

        Cordialement


        • (---.---.71.67) 23 mai 2006 15:49

          Si on parle des routes de l’esclavage, pourquoi oublier cetaines routes parmi les plus importantes comme, par exemple, les routes de l’esclavage suivies par les Arabes ? Y en a marre de voir toujours les Européens rendus responsables de l’esclavage et du colonialisme. Assez d’auto flagellation....


          • (---.---.118.222) 24 mai 2006 08:32

            On oppose assez souvent au commerce d’esclaves vers les ameriques, l’esclavagisme massif commis par les arabes ...En amerique on le sait le travail des esclaves était indispensable a cause de l’immensité des territoires, les plantations gigantesques de cannes a sucre etc.... Es qu’on s’est demandé ce que faisaient les arabes des esclaves ????Les arabes n’ont jamais vécu d’agriculture (le désert occupait et occupe toujours 90 p cent des territoires sinon plus) Les arabes ont toujours été des bédouins menant une vie de nomades, le commerce a toujours été leur principale source de revenu ainsi que l’élevage de moutons, chameau...ils vivaient dans des tentes tissées en poil de chameau, ils n’ont jamais été de grands bâtisseurs ,les palais des milles et une nuit ne sont que légendes...les seuls palais qu’ils ont battis sont en Andalousie . Evidement a l’ère du pétrole leur vie a complètement- changé......mais encore une fois es qu’on s’est demandé ce qu’ils faisaient des millions d’esclaves qu’ils sont sensés avoir ramené d’Afrique ,,,,,


            • Desala.org (---.---.203.10) 24 mai 2006 14:16

              Les routes de l ?esclavage : histoire d ?un très grand “dérangement”

              ...


              • (---.---.71.67) 24 mai 2006 14:30

                Les vallées du Nil, du Tigre et de l’Euphrate, l’Indonésie, le Moyen Orient, des déserts ???? Si le territoire des sur lequel vivaient les Arabes n’avait été composés que des déserts, on se demande comment ils auraient été si nombreux au point de se tailler un gigantesque empire de l’Andalousie à l’Asie du sud est ????Evidemment, qu’ils avaient besoin de millions d’esclaves vous travailler dans leurs colonies et les servir...


                • Marsupilami (---.---.46.237) 24 mai 2006 16:00

                  Ouaf !

                  Allons allons BF, on se calme. Pour ton mauvais esprit athée, tu seras privé de désert !

                  Houba houba !


                • (---.---.118.222) 24 mai 2006 23:26

                  « La descendances dans la traite arabomusulmane est assez limitée car les esclaves n’avaient pas droit d’avoir de femme »

                  maintenant je comprend pourquoi sarko veut interdire le regroupement familial pour les etrangers en situation reguliere ,il espere peut etre qu’ils disparaitront dans ....4000ans....


                  • kesed (---.---.58.206) 6 juin 2006 12:28

                    Demat,

                    Je remarque souvent dans les forums ou article, la confusion entre Arabe et musulman. 90 pour cent des musulmans ne sont pas arabes et tous les Arabes ne sont pas Musulmans. Arabe est terme évasif qui servait jadis à désigner des populations nomades, nous dirions aujourd’hui, nomade. Ce terme n’avait rien de racial d’où la grande confusion qui en résulte de nos jours. Un musulman indonésien est désigné comme arabe, un Berbère également et un autre exemple, les Palestiniens( peuple venu de Crète). Soyons rationel, ne tombons pas dans les pièges des fous de dieu ? kenavo

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