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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Maurice Bellet, un penseur en pleine immersion dans son temps

Maurice Bellet, un penseur en pleine immersion dans son temps

« On est neutre pour ce qui n’a pas d’importance. Pour le grave et l’essentiel, impensable. On n’est pas neutre devant Auschwitz. Ou alors !… Il faut bien qu’il y ait un absolu. Mais le grand problème des humains, c’est de ne pas savoir où il est. La ligne de séparation change. L’impossibilité et l’interdit ne sont pas fixés. » (Maurice Bellet, janvier 2014).



Prêtre, théologien, philosophe, sociologue et évidemment, car ce fut sa grande "originalité" dans l’Église catholique, psychanalyste, Maurice Bellet est né il y a juste 95 ans, le 19 décembre 1923 à Bois-Colombes. Il s’est éteint au début du printemps dernier, le 5 avril 2018 à Paris, après une vie spirituelle, intellectuelle et relationnelle très intense qu’il a menée jusqu’au bout. Né à Noël et mort à Pâques, à quelques jours près...

Auteur d’une soixantaine d’ouvrages, principalement des essais à l’écriture poétique parfois un peu difficile à comprendre sinon à lire, il fut une figure majeure de la réflexion sur l’Église et la société humaine d’aujourd’hui. L’un de ses livres les plus marquants est "Le Dieu pervers" (éd. Desclée de Brouwer, 1979).

Sa grande richesse, c’est d’avoir su trouver des mots à des pensées parfois difficiles à exprimer et dans tous les cas, rarement exprimées. Et aussi, d’avoir su les diffuser au risque de provoquer ou de scandaliser, alors que ce n’était pas son objectif, sinon celui d’inciter à réfléchir, à penser, à méditer par soi-même.

Dans "La Vie" du 8 mars 2016, l’essayiste Jean-Claude Guillebaud, qui a beaucoup travaillé avec lui, a redit l’intérêt très fort de lire ses ouvrages, à l’occasion de la parution d’un de ses derniers livres ("La Chair délivrée", éd. Bayard) : « Je parle de Maurice Bellet, théologien aussi dérangeant que considérable. Nous sommes quelques-uns à penser qu’en toute logique, une meilleure place devrait être faite à ce penseur dans le débat public. Et notamment parmi les chrétiens. Je tiens même le pari suivant : on s’apercevra un jour ou l’autre qu’il aura été l’un des très rares intellectuels à jeter les fondements d’un "autre" christianisme. Lucide, généreux, rénové, ce christianisme serait enfin accordé à la modernité dans ce qu’elle a de meilleur. Face aux peurs et aux blocages dogmatiques, il rendrait aux chrétiens leur confiance et leur joie devant l’avenir. Il les aiderait à sortir de cette "confusion morale où les principes se dissocient de plus en plus de la réalité". (…) Ce nonagénaire infatigable travaille avec clairvoyance, pour les générations futures. Et avec quelle liberté ! (…) La rude exigence et l’âpreté du propos renvoient à leur néant les moqueries convenues qui, au sujet du sexe, accompagnent toute évocation médiatique de la "morale judéo-chrétienne". On serait bien en peine de trouver un auteur capable d’un telle lucidité critique. (…) Il n’est pas le dernier à juger désastreux le vieux discours catholique sur le sexe, discours qu’il n’hésite pas à comparer à un "fondamentalisme", préoccupé de la chose plutôt que de la relation. ».

Pour lui rendre hommage, je propose ici très modestement quelques extraits de deux interviews intéressantes et de son blog qu’il alimentait régulièrement jusqu’à l’année dernière.


1. La résurrection

La première interview ici proposée a été accordée à François Vercelletto, journaliste au service Politique qui suit également les questions religieuses pour "Ouest France" et publiée le dimanche 31 mars 2013 à l’occasion de la fête de Pâques, la plus importante des fêtes pour les chrétiens (avant Noël).

Son interprétation des témoignages de la résurrection dans le Nouveau Testament : « Récits mythiques ? Hallucinations collectives ? Témoignages symboliques ? Ou est-ce, comme je le crois, l’émergence fulgurante de quelque chose d’inouï ? Ce que ces témoins ont perçu, au-delà de ce qui est raconté, c’est la re-naissance de l’humanité. ».

D’ailleurs, dans ce qui est raconté, la première personne qui voit Jésus ressuscité, c’est Marie-Madeleine : « L’interprétation basique, c’est la reconnaissance du rôle de la femme. La relation du Christ avec cette femme est une relation aimante. Cela suggère qu’il y a entre les humains un amour extrêmement profond qui peut comporter une dimension érotique, mais qui ne s’y réduit pas. Cela renvoie à ce que le Nouveau Testament appelle l’agapè, et que l’on pourrait traduire par un amour de bienveillance et de miséricorde sans réserves. ».

La résurrection est difficilement compréhensible pour les humains. Mais c’est aussi le cas dans les relations entre les humains : « Les gens qui savent, qui collent des étiquettes, c’est terrifiant. Alors que, quand je n’y comprends rien, je suis tout oreilles. ». L’écoute, c’est évidemment le principal outil du psychanalyste.

Il a poursuivi : « Ce qui nuit à l’acceptation de la résurrection, c’est la volonté de conceptualiser, de démontrer, etc. Et puis aussi l’imaginaire dont il faut se méfier. Il peut y avoir d’autres chemins. ». Par exemple, la musique : la messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach. Ou encore la peinture : "La Résurrection de Jésus" par Piero della Francesca à Sansepolcro en Toscane. En d’autres termes : « La résurrection nous dit cet amour qui reconnaît en tout humain la présence divine. ».

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Maurice Bellet a fait ainsi l’équivalence entre résurrection et amour : « C’est le commandement que nous a donné Jésus : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. C’est la clef. Dire Christ est ressuscité, cet être humain a quelque chose en lui que la mort n’élimine pas, et dire, il nous est donné de nous aimer les uns les autres avec la profondeur dont le Christ a aimé les hommes, c’est la même chose. ».

Et l’enfer ? « Un pur scandale : comment imaginer que Dieu envoie des gens brûler éternellement même s’ils ont fait des choses très vilaines ? (…) La volonté de Dieu : c’est que tous les hommes soient sauvés. ». Savoir distinguer la foi des bondieuseries. En lisant les commentaires en dessous de cette interview décapante, focalisés sur l’existence de l’enfer et sur la manière de s’habiller du prêtre, on peut se dire que Maurice Bellet avait encore du pain sur la planche pour diffuser ses réflexions…


2. La mort

Dans son blog en septembre 2014, Maurice Bellet évoquait ainsi la mort : « La mort est la chose du monde la mieux partagée, car il est sans exemple qu’un homme ait pu y échapper. Mais il n’en est pas des humains comme des bêtes ; car la mort pour eux n’est pas simplement la fin brutale de la vie, elle est ce qui peut hanter la vie même et la transformer en horreur et terreur. C’est-à-dire que la question précédant toute question, et toute ambition même de la pensée, est cette menace qui pèse sur l’homme de le détruire en son humanité. ».

Ayant particulièrement exploré ce qu’on pourrait appeler le "Mal", il a évoqué ce soupçon de la pensée : « Le XXe siècle (…) nous a enseigné cette vérité terrible : on peut être un scientifique remarquable, un excellent artiste et pactiser avec l’atroce, voire le servir. On peut enseigner la philosophie, ou bien être un homme pieux et ne pas voir l’ignominie et s’en accommoder. À vrai dire, on pouvait s’en apercevoir depuis longtemps ; mais le XXe siècle a donné à ce constat une force inédite. La capacité de faire taire la voix humaine, de réduire des êtres humains, non à l’état de bêtes, mais de choses sans nom, y a pris des proportions inouïes. Nous savons désormais que cette dérive monstrueuse est possible, comme nous savons que nos propres techniques peuvent passer sous le pouvoir de la destruction. C’est au point que la recherche même de la vérité se trouve compromise, puisque celle qui réussit si admirablement en mathématiques et en physique peut se trouver incompétente et impuissante devant les assauts de la Mort. » (Septembre 2014).


3. La parole du christianisme

L’une des réflexions de Maurice Bellet fut de travailler sur le message d’un Dieu qui doit être audible dans la société contemporaine, sans faux-semblant et sans hypocrisie, avec une parole vive. Cette idée a pu indisposer certains chrétiens mais a beaucoup ouvert l’esprit de ceux pour qui le message chrétien reste toujours très hermétique.

Dans "La Chair délivrée" (éd. Bayard, 2016), il a suggéré un diagnostic sans concession : « S’il se révèle que la foi chrétienne est incapable d’affronter le monde tel qu’il est, de donner une interprétation valable et efficace de ce que les gens vivent, alors sa défaite est certaine. Et sa place sera au musée, dans le folklore, dans l’histoire des historiens. ».

Dans un entretien avec Jean-Marie Kohler sur le site www.recherche-plurielle.net (dont je n’ai pas retrouvé la date), Maurice Bellet insistait sur l’importance du langage à adopter pour être audible : « L’usure du langage chrétien dans notre société soulève un important problème qu’il ne faut pas éluder. (…) Le langage chrétien a trop servi et s’en trouve banalisé, voire pourri (notamment lorsqu’un Dieu pervers, menteur et cruel, se dissimule sous les traits du Dieu d’amour). Ce langage se présuppose toujours à lui-même, proposant du déjà connu qui n’intéresse plus nos contemporains. On ne peut donc pas rabâcher et faire rabâcher perpétuellement les mêmes choses, en des termes qui ne signifient plus rien. (…) Prétendre que "Dieu nous aime" ne va plus de soi après les atrocités du siècle dernier… Alors, que faire ? Comment sortir évangéliquement d’un langage religieux qui a usé le langage de l’Évangile jusqu’à le discréditer ? ».

À cette question, le théologien a apporté deux réponses : « Je vois deux possibilités. La première fait appel à la création poétique (au sens le plus large du terme) pour réveiller la parole endormie et lui insuffler une force nouvelle. La seconde consiste à recourir à un langage décalé : à dire les vérités de l’Évangile sur un registre inattendu, non piégé par le registre religieux, de manière à susciter une écoute libérée des préjugés habituels. ». "La Voie" (2000), un autre de ses ouvrages essentiels, peut apporter une idée de ce langage décalé (il vient d’être réédité en livre de poche en deux tomes chez Albin Michel).

Le langage lucide et crû de Maurice Bellet fait du bien à lire ou entendre car il a proposé des vérités qui sont rarement énoncées, soit parce que ceux qui sont chrétiens les jugeraient contreproductives, soit parce que les autres s’en désintéresseraient. Ainsi imaginerait-il une destinée similaire à celle de la religion des pharaons si le langage ne variait pas : « Si nous continuos à débiter des discours pieux qui ne parlent plus aux hommes d’aujourd’hui, c’en est fini de l’Évangile. Autant alors le ranger dans les musées où il ne manquera pas de soulever un considérable intérêt d’ordre culturel. On se bousculera pour admirer son immense héritage intellectuel et artistique, la théologie médiévale et les cathédrales… Tout comme on va à Louxor, où les pèlerins sont plus nombreux que jamais, mais où les appareils photo remplacent les sacrifices… De fait, le risque existe chez nous de voir Jésus-Christ rejoindre à son tour ce qu’Ernest Renan appelait "le linceul de pourpre où dorment les dieux morts". ».


4. La violence et l’amour

Dans le même entretien sur www.recherche-plurielle.net, Maurice Bellet évoquait la violence en ces termes : « La violence se tapis en chacun de nous et notre propension à juger autrui en est l’expression la plus courante. Or l’Évangile est formel à ce sujet : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés". Cela ne signifie certainement pas qu’il faut être aveugle aux déficiences des personnes ou des institutions qui les entourent, car l’exigence de la vérité est au cœur de l’Évangile et oblige à la lucidité la plus pénétrante. De fait, l’amour est intraitable envers tout ce qui détruit l’homme : il ne supporte pas que l’être humain soit trompé, avili, écrasé, et il lutte jusqu’à l’extrême contre ces atteintes. Mais quelle que soit la force de ce combat, il exclut la condamnation de qui que ce soit. Même dans les pires situations, l’amour s’obstine à espérer en tout homme et demeure irrévocablement bienveillant. C’est l’unique voie pour traverser le mal sans l’aggraver en autrui et en soi-même, et pour sauvegarder l’humanité en l’homme. ».

Et d’ajouter : « Il semble légitime que les sociétés se défendent en recourant à la force quand cela s’avère nécessaire. Pourtant, l’attitude proprement évangélique consiste toujours à opposer la patience, le pardon et l’amour à la violence : c’est la seule possibilité de rompre le cycle infernal de la haine et du meurtre. (…) En société comme entre les personnes, la violence est le mal profond des humains, qui peut tout contaminer. Les révolutions qui l’ont privilégiée pour imposer leur nouvel ordre social ont toutes sombré dans la férocité, entraînées par la logique qui les animait ».


Une pensée rafraîchissante

Le problème de l’œuvre de Maurice Bellet est qu’elle est très dense, très large, très fraîche et qu’elle est très difficile à appréhender dans sa globalité. C’est donc, comme ici, par quelques petits tiroirs sur des sujets spécifiques, que j’ai proposé ici quelques-unes de ses idées, de manière très succincte et inachevée. Son humilité lui faisait fuir les grands médias mais il ne fuyait pas pour autant les "gens", les "vraies gens". Au contraire, tous ses livres ont été nourris de ses rencontres, de ses dialogues, de ses écoutes avec ses contemporains, dont les relations constituent la seule vraie richesse qui reste même au-delà de la mort. En flirtant tous les jours avec la détresse humaine et le mal, Maurice Bellet a aussi touché …l’amour.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 décembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Entretien avec François Vercelletto paru dans "Ouest France" le 31 mars 2013 : "La foi au risque de la psychanalyse".
Entretien avec Jean-Marie Kohler pour www.recherche-plurielle.net&nbsp ; : "La foi chrétienne après le christianisme".
Site officiel de Maurice Bellet.
Maurice Bellet.
La disparition de Maurice Bellet.
Quelques citations de Maurice Bellet.
Alexandre Soljenitsyne.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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2 réactions à cet article    


  • Pierre Régnier Pierre Régnier 18 décembre 2018 12:16

    Maurice Bellet n’a malheureusement pas cru nécessaire de détruire la sacralisation de la version catholique de « la bonne violence voulue par Dieu pour de bonnes raisons à l’époque de l’Ancien Testament ».

    Sa précieuse réflexion n’aura donc pas été utile à la désacralisation de la version islamique de la « bonne violence voulue par Dieu », cent fois pire puisqu’elle continue de commander de nombreux massacres aujourd’hui.


    • Gollum Gollum 18 décembre 2018 13:15

      Ouais bof... 

      Le seul constat lucide est ici :

      « Si nous continuos à débiter des discours pieux qui ne parlent plus aux hommes d’aujourd’hui, c’en est fini de l’Évangile. Autant alors le ranger dans les musées où il ne manquera pas de soulever un considérable intérêt d’ordre culturel. On se bousculera pour admirer son immense héritage intellectuel et artistique, la théologie médiévale et les cathédrales… Tout comme on va à Louxor, où les pèlerins sont plus nombreux que jamais, mais où les appareils photo remplacent les sacrifices… De fait, le risque existe chez nous de voir Jésus-Christ rejoindre à son tour ce qu’Ernest Renan appelait « le linceul de pourpre où dorment les dieux morts ». ».


      J’ai envie de rajouter : c’est déjà fait. Le christianisme est mort parce qu’il n’a jamais été, dès le départ, une anthropologie totale. Fondant son discours sur le sentiment de façon quasi exclusive et sur le refus de l’intelligence et du savoir (la primauté donnée à la foi) et ne durant dans le temps que par la force des états (royaux et pontificaux), il aurait dû s’effondrer en fait, bien plus tôt.


      Prétendre que « Dieu nous aime » ne va plus de soi après les atrocités du siècle dernier…


      Fallait pas que les théologiens en fassent un Dieu bon... Là encore on a privilégié le sentimentalisme (papa ne peut pas être méchant..) et l’infantilisme au lieu d’avoir une vraie métaphysique. On peut aussi critiquer les visions anthropologiques fausses du péché originel et bien d’autres choses encore..

      Sinon à l’époque de Rome les horreurs existaient aussi.. On dirait presque que le Mal ne serait né qu’au 20ème siècle...


      Du reste quand on voit l’auteur de ce texte se référer au christianisme alors qu’à chaque fois qu’il nous pond un texte il se met du côté des forces ploutocratiques cela est risible. On a envie de dire : tout ça pour ça ?


      Sinon je ne vois vraiment pas, à la lecture de votre prose, ce que ce Maurice Bellet apporterait de fondamental. En bref, je le lirai pas car vous ne m’avez rien apporté m’incitant à le faire..

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