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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Musique : Michniak sonne le tilt

Musique : Michniak sonne le tilt

Hormis deux blondinets rasés de près qui, du trottoir d’en face, nous adressèrent une « quenelle » rance avant de se marrer comme des ados attardés, l’International est un bar hyper sympa, populaire (barbus, chevelus, minettes comme quadragénaires en chemises bien repassées s’y côtoient), bigarré. Son sous-sol chaleureux accueillait hier soir Michniak, que je voyais en concert pour la seconde fois depuis La Villette 2010 (alors en configuration Programme).

La cave était pleine à craquer et, par chance, je me trouvais en première ligne avec ma dulcinée face à la scène minimaliste. Pour qui sonne le tilt fut à l’honneur, assaisonné d’un clavier rouge vacillant et saupoudré de titres que je ne connaissais pas, probablement extraits de l’EP Le petit prince et du futur Echo mais je n’en suis pas sûr (d’ailleurs, ne possédant pas Le petit prince, j’écris cette chronique dithyrambique uniquement dans le but sournois d’en recevoir un exemplaire – CD gravé, vinyle gondolé, cassette usagée, fichier douteux… –, on sait jamais).

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’ex-Diabologum, on peut résumer son style comme de l’électro-slam-rock-post-existentialiste, mais bon, c’est en quelque sorte comme si je vous disais que Bob Dylan fait du folk-rock-jazzy teinté de delta blues, au bout du compte on n’y est pas du tout. À l’occasion de ce concert intimiste jubilatoire, annonçant discrètement la sortie prochaine de l’album Echo (ce printemps), je reproduis ici ma modeste critique du dernier opus Pour qui sonne le tilt, que Michniak a défendu hier non sans élégance (piano sobrement savoureux, chant souvent teinté d’ironie). L’amorce malicieuse de À travers les gens comme au fond de moi laisse à penser que l’expérience est unilatérale ; aussi, que Michniak joue le double d’Arnaud  ; mais avec le thème récurrent des miroirs-écrans et la fougue délicate du texte déclamé, on finit par se retrouver dans ce brumeux fatras, se reconnaître dans ce qui n’est peut-être que le reflet d’un reflet.

Michniak - Pour qui sonne le tilt (2012)

Il y avait le Bogue de Programme. On a maintenant le Tilt de Michniak. Vous m’arrêtez si j’extrapole ?

Bogue, le bug francisé, comme on dit courriel à la place de mail, vous voyez ? Eh bien là c’est une bécane qui tilte. Comme la première fois où j’ai joué au flipper dans un bar enfumé (parole d’ancien combattant : on pouvait fumer dans les bars, avant), j’avais huit ou neuf ans sous le regard du paternel qui trempait (rituel dominical) sa moustache dans la bière (Chez Miloud, ça s'appelait) : le flipper a « tilté ». Ou bien cet après-midi de 1993, c’était un automne interminable comme tous les automnes de l’enfance, a fortiori quand la dite enfance se résume à ce seul interminable automne : la Sega Mega Drive du copain, mince, elle « tilte » parce qu’on l’a trop secouée.

Littéralement, le bogue est moderne, ou disons contemporain, là où le tilt respire la nostalgie, ce qui bruisse tendrement tout au long de ce disque. Enfin, « tendrement », ça vaut pour l’habillement – très différent du précédent Arnaud Michniak (Poing Perdu) et des Programme(s). Notez d’ailleurs qu’Arnaud Michniak et Michniak tout court, c’est pas pareil, comme le Tempest de Bob Dylan n’a rien à voir avec The Tempest de Shakespeare (vous ne m’arrêtez toujours pas ?). Pour le reste, les textes cinglent comme de coutume – « si tu avais quelque chose à me dire tu préfèrerais me le crier » –, seule la déclamation change, ce qui certes peut laisser pantois – Michniak, justement, ne crie pas. Il ne harangue pas comme dans Agent Réel, ne tire pas à vue comme dans L’Enfer Tiède, ne tresse pas une corde pour se pendre comme dans Poing Perdu, ce fichu beau requiem (cet orgue ! dont on retrouve ici quelques nappes orageuses mais ourlées, délicieuses). De la rage qui s’effiloche, non pas apaisée mais chuchotée, ainsi qu’on murmure à l’oreille de l’enfant – ou du mourant –, à moins que ce ne soit l’enfant – ou le mourant – qui parle.

« j’hésite entre l’enfant et l’adulte

entre partir et renaître »

Jusque sur la pochette façon polaroïd, on sent cette nostalgie maladive. Nostalgie ultra-cohérente dont le socle voilé sédimente chaque titre auréolé de piano, avec quelques saillies nerveuses du style Ça tourne (audiovisuel, quand tu nous tiens…) ou Tandis que (là, ça perfore tranquillement, comme du post-Programme). On tombe même, en sillonnant - en vinyle, c’est plus facile - les veines de ce marbre délicat, sur un Pour qui sonne le tilt tubesque, d’où jaillissent quelques échos atténués du dansant Agent Réel (la chanson). Beaucoup de luminosité trouble, jaunie dans les coins telle une vieille photographie qu’on ne ressort plus de la malle sous le sommier, et, dans un angle des limbes traversées de croches noires, des plaies sèches mais béantes bourrées d’évidences mortifères : oui, on ne nous a pas appris à marcher, on nous a appris à tomber (je le souligne grassement). Enfin nous, quelques-uns faut croire, on est beaucoup mais on est à part. Encore que « on espère la multitude mais c’est déjà dur d’être deux ». Ou bien :

« c’est comme quand tu allumes la lumière en entrant dans une pièce

alors que ça fait quoi

une semaine que l’ampoule est grillée

tu le sais »

Il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de dresser de froids constats, qui dans cette nouvelle production paraîtraient presque chauds et raffinés, tellement finalement on chérit nos maux, tellement on s’y vautre, on s’y love – beaucoup d’amour, dans ce disque. On ne remonte pas non plus jusqu’au temps béni de la Tragédie, on explore « seulement » l’Absurde, donc des limbes de proximité, quotidiennes, terrifiantes de banalité. « Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne par rapport au Mystère : nous l’avons même débaptisé, de là est né l’Absurde » (E.M. Cioran). D’où sans doute « des claquettes dans un tsunami »…

En définitive, Pour qui sonne le tilt m'évoque du cinéma d'auteur. Au début, je croyais que c'était de l'art abstrait, mais en l'écoutant je ne vois pas des tableaux, je vois des écrans (thématique quasi obsessionnelle chez Michniak). Du cinoche Nouvelle nouvelle vague, et pour surfer c'est ici :

MICHNIAK


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1 réactions à cet article    


  • Alpaco 20 janvier 2014 17:00

    Bonjour Ulrich,

    cela me fait penser à Loïc Lantoine, qui lui aussi « respire la nostalgie, ce qui bruisse tendrement... », « ne tresse pas une corde pour se pendre ».

    Il y a de pas si rares artistes qui ne se découvrent que par le bouche à oreille, le write to read (inventé pour l’occasion), on dit internet en 2014.
    http://www.youtube.com/watch?v=j0WmMEMZSLY

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