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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Parsifal : la lutte du mieux contre le bien ?

Parsifal : la lutte du mieux contre le bien ?

Programmé à la saison 2007-2008 de l’Opéra de Paris, Parsifal de Wagner a donné lieu a une polémique passionnée, des passes d’armes entre critiques favorables ou opposés. Le petit monde de l’art lyrique s’est - encore ! - entre-déchiré dans un de ses psychodrames dont il a le secret.

Quelle est la raison d’un tel tohu-bohu ? L’oeuvre de Richard Wagner fait-elle encore débat, près d’un siècle et demi après sa création ? Que nenni mon ami, loin des interrogations qui ont ponctué la deuxième moitié du XXe siècle sur la compatibilité du compositeur avec l’idéologie nazie, ce qui pose problème ici, c’est la mise en scène.

Krzysztof Warlikowski est le nom qui fait débat. Metteur en scène polonais, il fait partie de ces hommes de théâtre qui montent et que l’Opéra engage désormais pour créer des mises en scènes modernes, dépoussiérées des antiques décors cartonnés et des costumes historiques, du moins en ayant l’apparence. Il a monté l’année dernière un opéra de Gluck, Iphigenie en Tauride, plaçant le lieu de l’intrigue dans une maison de retraite.

Cette fois-ci, Warlikowski s’attaque à un gros morceau. Parsifal est une pièce majeure de l’oeuvre de Richard Wagner, un opéra chrétien puissant qui manie nombres de mythes et symboles. S’y mêlent l’innocence et la tentation, la chute et la rédemption, le tout pour la possession et la garde du Graal et de la Sainte Lance.

D’entrée de jeu, Warlikowski nous résume le thème de l’opéra par une main filmée qui vient inscrire sur un écran blanc les mots d’amour, foi, espérance. S’ensuit un extrait de 2001 Space Odyssey, montrant Dave Bowman vieillissant en accéléré, avant sa renaissance en un enfant représentant la nouvelle étape de l’évolution humaine. Un acteur va d’ailleurs venir jouer ce même Dave Bowman pendant l’opéra.

Warlikowski ne manque pas d’idées. Pour symboliser l’ordre des chevaliers et sa décrépitude, il a fait installer un amphi aux gradins pentus. Amphi qui restera, utile ou pas, sur la scène pendant les presque quatre heures de l’opéra. De même, les chevaliers du Graal ne portent pas d’armure. Toute velléité de costumes historiques n’est plus de mise dans un opéra moderne. Nos protagonistes seront donc en costume trois pièces moderne. La maladie du roi sera évoquée par un lit d’hôpital, des médecins, des chirurgiens, des béquilles.

Pourtant, ce fourmillement d’idées sonne faux. Le metteur en scène a peut-être voulu trop en faire. En mettre trop. Chacune des idées prise seule est intéressante, mais Warlikowski ne se donne pas le temps de les développer, de les faire mûrir et de leur donner l’ampleur qu’elles méritent.

Utiliser un écran géant pour mettre le cadre en place est intéressant. La main qui écrit, dessine aussi certains symboles forts comme la croix, une coupe, un arbre de vie, une lance. Pourquoi alors l’avoir si tôt abandonnée à la faveur d’un décor lourd qui ne colle pas toujours à l’action ?

Utiliser 2001 pour montrer que l’humanité est le Graal est une bonne idée. Mais, pendant la messe, alors qu’Amfortas porte une chasuble, histoire que personne ne passe à côté du sens, la coupe est encore là. Pourquoi n’être pas allé jusqu’au bout ?

Je ne reviendrai pas sur LE passage qui a fait scandale, l’insertion entre le second et le troisième acte d’un court extrait d’Allemagne année zéro. Si je suis en désaccord avec les critiques qui voient cela comme une aberration, je me détache des louanges criant au génie. Sans être hors propos, cette idée est juste inutile. Parsifal n’a pas besoin de cela pour faire passer son message.

Ainsi va cet opéra, d’idées esquissées en velléités de modernisme. Warlikowski a trop intellectualisé son travail, à mon goût. Il a voulu faire parfait alors qu’il s’agissait d’être juste. Car, Parsifal est un opéra quasi inratable. Il manie si puissamment des idées d’une telle force qu’il s’agit en fait de se laisser porter par l’oeuvre de Richard Wagner. Parsifal ne nécessite pas seulement un intellect brillant, le metteur en scène doit avant tout ressentir l’oeuvre, faire parler son coeur. Parsifal parle d’amour et de haine, du Bien et du Mal. A trop vouloir rationaliser, l’exercice de Warlikowski, bien que brillant, est devenu vain. Sans le coeur, il est passé à côté du message de l’opéra.

C’est dommage, vraiment dommage d’en arriver là. Car cet échec de la mise en scène masque largement le travail incroyable qu’il a fallu pour porter sur scène cette oeuvre longue, éprouvante, dure. L’orchestre, dirigé par Harmut Haenchen, nous a livré une interprétation de toute beauté, bouleversante depuis le prologue légendaire jusqu’aux ultimes notes. La distribution était vocalement parfaite. Angela Denoke qui remplaçait Waltraud Meier dans le rôle de Kundri m’a impressionné.

Christopher Ventris dans le rôle de Parsifal, a le coffre et la puissance nécessaire pour un tel rôle. Malheureusement, il est difficile de voir en lui un jeune premier, pour ne pas parler d’un demi-dieu. Or, Warlikowski, dans la grande scène de séduction/tentation au château de Klingsor, le déshabille, l’effeuille jusqu’à le mettre en caleçon et débardeur blanc, le fute sur les chevilles, les fesses posées sur une chaise, mains liées derrière le dos. Ce pauvre Christopher, obligé de marcher les genoux pliés, la chaise collée au cul, devient grotesque, un pauvre type ventripotent et pathétique, loin de l’image d’un héros tel qu’on se le représente. Je suis peut être binaire, mais on n’inflige pas une telle mise en scène à un chanteur lyrique qui est le jeune héros de l’oeuvre, quand on obtient un poussah ridicule sur scène. Encore une erreur d’un metteur en scène qui visiblement ne connaissait pas ses interprètes. Et ce n’est malheureusement pas la seule...

Je regrette que, avec ces productions "modernes", on veuille faire des opéras passés autre chose que ce qu’ils sont. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas un fanatique des productions d’antan, fleurant la poussière et le rance. Pour autant, je suis en désaccord profond avec cette tendance qui consiste à déstructurer une oeuvre créée par un autre, à la dénaturer pour lui faire dire un message, souvent abscons, que le public devra décrypter, montrant ainsi sa grande intelligence et sa finesse d’esprit. A défaut d’une réelle culture lyrique, souvent...

Je ne vais pas à l’opéra pour faire montre de ma culture. Je vais à l’opéra parce que j’aime cet art. J’aime ces oeuvres. Elles ont leur cohérence, leur beauté propre. Il n’est nul besoin de les maquiller, de les travestir pour qu’elles résonnent dans le coeur des hommes. Une mise en scène vraiment percutante allie la modernité et le respect. Et de telles productions existent, à Bastille comme ailleurs. Un Bob Wilson, s’attaquant au Ring a fait un travail magistral et pourtant totalement éloigné du classicisme de Bayreuth. L’Opéra de Paris, à travers des oeuvres comme la Damnation de Faust, ou la Clémence de Titus a récemment prouvé que des mises en scènes contemporaines étaient capables de renouveler le genre.

Le Parsifal monté par Warlikowski restera, pour moi, un exercice de style creux et vain, inabouti. A vouloir faire mieux, on fait mal. Et on dessert toutes les personnes qui, chacune à son poste, ont fait un travail fantastique mais gâché par une présentation ratée. Et, au-delà de cet échec de mise en scène, j’aimerais leur dire que, pour mon premier Parsifal, ils ont enchanté mon âme de wagnérien. A eux je dis merci.

Manuel Atréide.


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4 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 27 mars 2008 12:41

    Moi ce que je regrette c’est les prix élitistes et c’est dommage de ne pas faire d’articles sur ce sujet car on cherche souvent à nous "vendre" que la culture cela se paie au prix fort !

     


    • Jean-Paul Doguet 27 mars 2008 13:34

      Je suis tout à fait d’accord avec cette critique et il y aurait beaucoup d’autres remarques à faire. Un problème classique de la mis en scène de Parsifal est le passage des filles-fleurs, assez vulgaire au fond, qu’il faut s’efforcer de mettre en scène de façon intelligente. Warlikowski n’y est pas arrivé. Tout ce qu’il est arrivé à faire d’ailleurs est de faire de Parsifal quelqu’un qui en réalité succombe à la tentation, étreint successivement une fille fleur qui a des porte-jarretelle (!) puis Kundry sur le lit avant de faire comme s’il était chaste. C’est ridicule et c’est une trahison du mythe bien entendu.


      • moebius 29 mars 2008 22:39

        tibet libre opéra agonie


        • Ariana 5 avril 2008 21:05

          Bonsoir,

          Quelques mots en toute simplicité ; je suis absolument en phase avec cet article dans le sens où toute cette controverse me paraît démesurée en dépit des maladresses de Warlikowski qui effectivement a voulu pêcher par excès. C’est exactement encore ce que je répondais tout à l’heure à un ami : pourquoi tant d’esbroufe ? Comme si cette oeuvre n’était pas suffisamment dense par elle-même !

          Le soir de la première avec Waltraud Meier, mythique Kundry, la caractérisation de l’héroïne a culminé au contresens offusquant beaucoup. De fait, il semble que les soirées suivantes la mise en scène ait été allégée quant aux gestuelles du II. Apparemment le 17 Mars, Parsifal n’était plus ligoté et cravaté, mi-violé, pantalon baissé et jambes en l’air avec femmes à califourchon sur lui et Kundry n’était plus à mimer certain plaisir solitaire à califourchon sur son cheval d’arçon ce que dût faire Meier, qui du reste, n’allât pas chercher Warlikowski en plus d’Haenchen lors des saluts. Pour ma part caractériser Kundry en pure et simple hystérique est manquer le propos et ne pas tenir compte de la musique. Aucun changement scénique n’intervient lorsqu’elle passe du chromatique au diatonique, ni lorsqu’elle devient Herzeleide. D’un bout à l’autre de l’acte, elle est la rassurante fantasmée femme-mère furie hystérique, proche du Mal, et jamais l’inquiétude que l’on devrait ressentir du propos de Wagner quant à la dimension véritable de perdition propre au personnage tributaire du déni du fantasme ne ressort pour celui qui ne connaît pas déjà la portée du rôle. Il n’est d’ailleurs certainement pas hasardeux que ceux qui ont "adoré" aient un soit un abord purement intellectualisant de l’œuvre, donc hors musique, soit un rapport ambivalent à l’appréhension du clivage femme/féminin, récurrent chez le compositeur.

          Enfin, l’ensemble m’a paru plutôt conforme à "la mode" actuelle à l’opéra et je ne vois pas en quoi, cette mise en scène serait plus originale qu’une autre de même style contemporain, aux mêmes tables de morgue métalliques, aux mêmes lavabos, aux sempiternelles mêmes couleurs, etc.. Les actes I et III étaient ce que l’on pouvait attendre, si ce n’est en effet les surprises des références et renvois aux oeuvres cinématographiques citées et bien évidemment l’intégration au sein du cercle "familial" d’une Kundry qui ne meurt plus. Certaines mises en scènes sont tout de même bien plus remarquables ! Je ne pense pas que Warlikowski soit à proprement parler brillant en l’occurrence, mais plutôt qu’il a recherché des effets qu’il n’a pas manqué d’obtenir et ce même si son propos non stupide pourrait, par ailleurs et hors spectacle scénique, être recevable.. Quoique ! Car lorsque l’on entend ses déclarations au sujet de l’œuvre et de Wagner lui-même, il devient à certaines phrases difficile de le considérer "sérieusement".

          Toutefois, je tiens à dire que contrairement à beaucoup, si je n’ai absolument pas aimé et m’oppose tout à fait officiellement au bien fondé de cette mise en scène notamment du fait de l’Acte 2, les réactions de rejet voire les insultes suscitées, me paraissent également tout autant déplacées qu’hypertrophiées.. à l’image de cette controverse en d’autres termes.

          Il semble bien qu’il s’agisse de beaucoup de bruit pour rien..

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