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« Rapt » : rançons multiples

Lucas Belvaux, sortie 18 novembre 2009

Pour les spectateurs qui auraient trouvé "Un Prophète" de Jacques Audiard un peu violent, avec "Rapt", ce sera presque pire, la faute à l’ambiance réaliste claustrophobique admirablement rendue par Lucas Belvaux s’agissant de la séquestration d’un industriel. Un film directement inspiré de l’affaire du Baron Empain, homme d’affaires belge proche du président Giscard d’Estaing alors en poste, enlevé en bas de son domicile de l’avenue Foch à Paris en 1978.

Un rapt, un enlèvement en plein jour, et on chute de l’opulence à l’enfer. Ce qui est particulièrement bien vu, c’est le basculement d’une minute à l’autre de la vie ostensiblement luxueuse et bling-bling d’un capitaine d’industrie, héritier capricieux d’une grande société, et la réduction du même homme à l’animalité en quelques heures, un masque, un baillon, une injection d’anesthésique, l’enfermement ligoté dans le coffre d’une voiture. Ensuite, la détention à la campagne au milieu de nulle part dans des conditions humiliantes, les mauvais traitements, la violence verbale, l’intimidation, les mutilations, le harcèlement psychologique.


photo Diaphana

Le film comporte trois parties de durée inégale, un petit tiers sur la vie ultra-VIP de Stanislas Graff, les déjeuners d’affaires speed dans des restaurants hors de prix où l’on n’a pas le temps de manger, le voyage en Chine avec le président de la république, la maîtresse dans une garçonnière, les parties de poker, l’hôtel particulier avec la famille idéale. A la fin, le retour d’un autre Stanislas ayant tout perdu, petit derniers tiers du film. Dans l’intervalle, un aller et retour entre Stan prisonnier, scènes dures, oppressantes, flippantes, souvent en immersion envisagées du point de vue du kidnappé (dans le coffre de la voiture, dans la tente où il enfermé, etc...), et la famille de Stan, son entreprise, la police, évoluant tous dans un univers sous auto-contrôle. Si le contraste est judicieux entre la barbarie d’un côté et l’hypercivilisation de l’autre, un petit bémol, à mon avis, est que les scènes de cette partie centrale double du récit sont filmées trop différemment, on dirait presque qu’il y a deux films : réaliste, en immersion, jeu introverti d’Yvan Attal (très bien) côté cour, classique et jeu théâtral avec disputes, échanges verbaux, tirades, acteurs pas toujours justes (Anne Consigny surjouant colère et chagrin, personnage plus défini par son sac Hermès et son manteau poil de chameau que par son jeu, les deux filles un peu potiches) côté jardin. Cependant, bienvenue au casting, la magnifique Françoise Fabian brille discrètement tout en sobriété, économie d’expression, regards brefs, allure naturellement chic en mère de Stan, femme dure, cash.


photo Diaphana

Si on ignore qu’il s’agit de l’histoire du Baron Empain, ce qui était mon cas avant la projection, on se demande un peu ou le réalisateur veut en venir, ce qu’il veut démontrer, quel message il veut délivrer... Alors, qu’au contraire, Lucas Belvaux s’interdit de juger, de diaboliser aucun protagoniste songeant sans doute que les faits seront suffisamment éloquents pour le spectateur. Or, dans ce film, personne n’est sympathique, bien entendu, les tortures infligées à Stan amènent l’empathie pour le personnage, comme pour n’importe quel personnage torturé. Plus insidieusement, pendant le rapt, les médias se défoulent en publiant la double vie de Stan, joueur invétéré endetté, maîtresses multiples, là, on touche à ce qui est le plus intéressant dans le film (même peu développé) : le retour de Stan avec une image publique souillée n’est finalement que partiellement souhaité, surtout pas par son entreprise et avec rancune par sa famille. Ce n’est pas tant la double vie de Stan que le scandale public qui le condamne à l’exil social (perte de son poste, divorce), le privant même de son statut de victime... Dans les faits, personne n’a voulu payer la rançon, société, famille, qu’en marchandant, en divisant la somme par deux... Aussitôt libéré par un second geôlier comprenant qu’il ne "vaut" plus rien socialement, passé un très rapide moment d’émotion avec son épouse, Stan est harcelé de questions de la police, de reproches de sa famille, ne trouvant de compassion qu’avec son chien.

Lors d’un petit débat avec le réalisateur, vraiment sympa et passionné, une anecdote pourtant anodine m’a frappée, Yvan Attal s’est senti agressé par les médias people médisant sur son couple, il a donc témoigné de la violence des infos auprès de ses enfants. M’est alors venu à l’idée que dans le star-system où quelques élus ont tout et tous les autres rien (espérer être star "élue" à son tour ferait accepter cette injustice, autre débat sur le star-sytem, nouvelle religion), il existait aussi une rançon insidieuse de "la gloire" sous la forme de ces photos volées, publiées à l’insu des stars, de ces infos calomineuses, prédatrices, une façon de "faire payer" les stars, les people, une rançon petit modèle, distillée au compte-goutte, qu’on ne demande pas mais qu’on prend...
 
Merci à Florian et Jerôme de Cinéfriends pour leur invitation à cette avant-projection spéciale en présence du réalisateur.
 

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