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Rouler

Puisque c’est la rentrée littéraire (tiens, on ne savait même pas qu’ils étaient partis) et pour vous éviter de déboiser inutilement les forêts amazoniennes, je vous propose de faire un « one shot », comme disent les amerloques. Une seule balle, dans le cœur de la cible. Ce sera « Rouler  », de Christian Oster. Un roman pour ne rien dire, ou plutôt pour dire l’inverse. Une road-story sobre et dépouillée. Une histoire sans histoires, ni queue ni tête, ni début ni fin, un bouquin qui remplace l’histoire par la géographie. Celle des cartes routières comme celle des vagabondages du cortex. Un livre sobre, digne, à mille lieues des moiteurs vulvaires des Angeot, Breillat et autres Despentes. Loin de la carte et des territoires jambon-beurre Houellbecquiens. Un écrivain, je vous dis. Un qui, sans doute, n’a rarement autant fait honneur au jeu de mots sur « l’écrit-vain ».

J’ai failli titrer l’article « Volvo » (« je roule », en Latin), mais je ne suis pas payé pour faire de la pub aux carrosses réfrigérés des cadres supérieurs et professions libérales. Et puis, plus personne ne cause latin.

Et pourtant, c’est de cela qu’il s’agit dans le dernier roman de Christian Oster. Rouler. Tailler la route, faire défiler les arbres et les pointillés, écluser les averses auvergnates d’un coup de balai d’essuie-glace. Sisyphe de la route, qui tourne en rond comme le pneu sur la jante.

« J’ai pris le volant vers 13 heures 30, j’avais une bonne voiture et assez d’essence  », dit la phrase d’amorce du roman.

Comme il n’y a pas de « héros » (quel terme idiot…), il y a juste un narrateur, dont on n’apprend qu’à mi- livre (et encore, il faut être attentif) qu’il se prénomme Jacques. Qu’il a quitté Paris seul, sans plus de raisons qu’une fiente de pigeon vient s’écraser sur votre blazer tout neuf. Parce que c’est comme ça, et puis c’est tout.

Il est seul, il ne fuit rien de particulier, il ne raconte pas sa vie. On sait juste qu’il a un fils qui l’appellera deux fois, sur son portable qui sonne peu.

Sans « intrigue » (quel mot à la con, comme si le lecteur devait être intrigué pour lire), on sait juste qu’on se dirige plutôt vers le Sud, vers les Alpilles. Bien sûr, il y aura des haltes, des pleins d’essence à la station service du temps qui passe, dans des stations Avia délabrées du Cantal. Quelques auto-stoppeurs qui traversent le champ de la caméra intérieure du narrateur, c'est-à-dire son pare-brise zébré par l’essuie-glace. Parce qu’en plus, il pleut.

Quelques figurines féminines entre-aperçues, un vague copain de Lycée qui ressuscite pour quelques heures, des gites crasseux, des bouilloires qui font siffler le mauvais café sur le poêle, et puis il faut déjà rouler, alors tout cela finit en petits bouts d’histoires suicidées, c’est déjà dans le rétro.

C’est une fuite sans personne aux fesses, une cavale calme. Une quête du vide, un trop plein quotidien qui déborde. Jacques ne raconte pas sa vie, il ne fait pas de flash-back qui nous révèlent une blessure secrète, un drame caché, comme dans la littérature de gare (et certaines plumes fort connues, hélas). On n’est pas agressé par les « jamais », les « toujours », les « refaire sa vie » et autres insultes à l’intelligence qui parsèment les romans modernes.

Non, il ne fuit pas la femme de trop, le gosse de personne, l’enfance envolée, le viol secret. Oster a la narration sobre et pudique, il ne prend pas le lecteur pour un con. Il nous amène dans ce qui est le noyau dur l’humain, si on veut bien se garer un instant au bord de la route et regarder filer les voitures : une ablation du passé et une abolition du futur. Il roule, c’est tout.

Jacques est de ceux qui se regardent passer dans la rue, mais dont on ne sait même pas s’ils aiment ou détestent ce qu’ils sont devenus. Oster ne laisse pas de trace. C’est un tueur parfait de ces jours qui passent sans qu’on soit vraiment là pour les accompagner. Jacques ne laisse pas d’ADN. Roule, on te dit.

On ne sait pas s’il se rapproche (et de quoi, d’ailleurs ?) ni s’il s’éloigne. Ca dérangera les rationnels et les bien-pensants de permanence. Ceux qui estiment qu’on doit à toute force progresser (c'est-à-dire aller vers le meilleur, l’abouti, le construit).

Jacques laisse conduire la gratuité parfaite : tourner à droite sur le CD 112, et se manger plus loin de pleine face le camion de bestiaux dont le chauffeur en est à son cinquième guignolet-kirch. Ou bien aller tout droit sur la N 175, et s’arrêter dans un motel en périphérie d’un bourg, où la réceptionniste aura les yeux vagues de ceux qui regrettent déjà d’être nés. Et puis s’endormir sans rêves dans une chambre qui empestera le tabac froid, les chaussettes sales et le foutre rance.

Ou bien encore virer à gauche sur la D 113, déraper sur des bouses de vache fraiches dans un lacet, et finir tracté par Gérard Dugenou sur son Massey Ferguson, qui vous offrira dans sa ferme la Suze de trop, celle qui vous fera venir la goutte qui fait déborder les yeux. Et vous fera dire qu’il est bien tard.

Oster ne cède à aucune facilité. Son roman n’est pas une ode à la délectation morose, au nihilisme de supermarché. C’est un récit neutre, contingent, qui pue le hasard. Il ne parle pas d’amour, de politicailleries ou d’introspections complaisantes et douteuses, traditionnelles béquilles de « l’écrivaillon ». Ecrire une histoire sans histoires, ni début ni fin, sans héros qui « à la fin, ben, y meurt », cela implique naturellement une exigence ascétique du verbe, du mécano des mots et du sens. Le texte ne tient que par les mots, et pas les maux ou le pathos facile. L’écrivain est nu : il est obligé de montrer « les dessous de sa boutique ». Peu en sont capables.

Oster ne cède à aucune facilité, disais-je : son road trip ne se situe pas dans les contrées désertiques de l’Arizona, il n’y a ni cactus ni crotale qui traverse la route sans regarder sous les roues de la Buick, sur un vieux blues de Calvin Russell. Non, c’est chez nous, en France : villes, campagnes, bourgs et hameaux. Cette route n’est pas celle de Mc Carthy, la grande Bible païenne du 21 eme siècle. Ni celle de Kerouac. C’est juste celle d’ici, le grand terrain de nulle part avec de belles poignées d’argent où notre petite histoire finira. Elle sent la « Nationale 7 », pour ceux qui me lisent (ici ou ailleurs) depuis quelques années.

Pour autant, Oster ne cède pas non plus à la facilité du morbide. Certes, la faucheuse n’est jamais bien loin, au détour d’un virage, sous un orage plus fort que les autres. On la devine un peu sous la brume, dans la lueur des codes. En gros, on voit bien comment ça va finir, cette affaire. On n’est tout de même pas des bipèdes pour rien.

Mais non, Oster n’insiste pas, il a la mélancolie légère. Ou même pas de mélancolie du tout.

Il dit juste que « toujours », « jamais », ca n’existe pas plus que « droit devant ».

En fait, il dit juste que nous sommes seuls.

« Epicétou », comme disent les jeunes dans leurs SMS.

 

(1) « Rouler », de Christian Oster, Editions de l’Olivier, 176 pages, 15 euros.

(2) Christian Oster sait tout faire, du moins par la plume. Il a écrit des polars pour la Série Noire, puis des contes pour enfants (beaucoup), puis des romans. Notamment « Mon grand appartement » (Prix Médicis 1999) et « Une femme de ménage », aux Editions de Minuit, l’éditeur de l’acétique Jean Echenoz, dont il se rapproche un peu.


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10 réactions à cet article    


  • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 24 octobre 2011 12:42

    Belle critique, juste suffisante pour mettre en haut de ma liste ce livre. La voiture est un lieu idéal à la réflexion. Bonne route Sandro et merci.

     

    • SANDRO FERRETTI SANDRO 24 octobre 2011 13:58

      Merci à vous. Cela fait longtemps que je vous croise sur les routes départementales où on parle de la vraie vie, et pas de l’écume des choses.
      Merci pour ça.


      • PhilVite PhilVite 24 octobre 2011 15:41

        Je n’ai pas lu ce bouquin, mais chaque fois que je fais la traversée Lyon-Bordeaux par les nationales du massif central, en fin d’après-midi sous un ciel de plomb qui dégouline avec le Sancy en ligne de mire et juste une barre lumineuse sur l’horizon, je sais que la vie n’est pas ce qu’on nous fait croire, comme disait Manset...Epicétou !


        • Lisa SION 2 Lisa SION 2 24 octobre 2011 15:45

          Bonjour,

          ce texte lu sur un ton monocorde décrit parfaitement le modèle quelconque de voiture que conduit Oster, un modèle banal de couleur pale et poussiéreuse que personne ne regarde sauf ceux qui ont presque la même. On le voit très bien arriver au carrefour et tourner à l’encontre d’un nuage menaçant ou en quête d’un voile de soleil...on sent le mec qui n’est bien nulle part mais encore moins chez lui, et qui préfère visionner la vraie vie à travers son pare brise que la lucarne à zappette pour handicapé...le mec qui fuit son endroit pour rester seul et ne rencontrer personne qu’il ne connaisse...

          en somme, texte bien roulé...


          • SANDRO FERRETTI SANDRO 24 octobre 2011 16:24

            Je constate que j’attire les gens qui ont pas mal roulé ( leur bosse ? leurs play blessures ?)
            Mention spéciale à PhilVite qui cite opportunément « entrez dans le rêve » de Manset, issu de l’album « Lumières ».
            Du reste, il ne pleut pas toujours dans le bouquin d’Oster. Il y a aussi des moments où le ciel hésite entre nous renvoyer une rincée supplémentaire ou nous mettre un appel de phares, avec la raie blanche qui barre la colline qui tient lieu d’horizon.
            Mais Jacques se borne à constater et décrire ces petites choses de la vie. Il n’est ni pour ni contre, ni heureux ni malheureux.
            Il n’a pas besoin de cellule psychologique, celui-là.


            • Ariane Walter Ariane Walter 25 octobre 2011 10:45

              Merci pour ce conseil de lecture. Un des rêves de ma vie , c’est justement ça. je prends une voiture et je roule vers la fin du monde...


              • SANDRO FERRETTI SANDRO 25 octobre 2011 11:11

                Alors, « on the road again ».

                « Au petit jour on quittait l’Irlande
                Et derrière nous s’éclairait la lande
                Il fallait bien un jour qu’on nous pende
                On the road again, again... »


                • SATURNE SATURNE 25 octobre 2011 11:32

                  Très belle critique, Sandro.
                  Donne réellement envie de lire et de faire un bout de chemin avec l’auteur dans ce « on the road again ».
                  « Je fais que passer ma route, pas vue celle tracée », comme chantait l’autre...


                  • SANDRO FERRETTI SANDRO 25 octobre 2011 13:20

                    Merci, merci.
                    Je dois admettre que cet article est à cent bornes des sujets sexy de la semaine, à savoir les tripes de Kadhafi et l’andouillette AAAAA de chez Moodis, sans préjudice des indignés de la semaine....
                    Mais bon, que les starlettes d’Avox restent modestes ; que vienne à fleurir le moindre article de « Carevox » ( qui prend soin de qui ?) qui cause de clito, d’éjaculation précoce ou de préliminaires à 3 ou 4 doigts (that is the question), et voilà l’article en tête des hits voxiens ...

                    Ca donne envie d’écrire. Allez-y les gars (ou les filles) : on vous regarde...


                    • Clouz0 Clouz0 8 janvier 2012 20:16

                      Bonsoir Sandro,


                      J’arrive en retard, j’étais sur la route.
                      Aujourd’hui un ami m’a conseillé ce livre, alors j’ai fait un petit détour pour lire ce que tu en disais.
                      C’est de la littérature qui se fout du bilan carbone, qui brûle du gaz-oil pour le plaisir, ou plutôt par nécessité. 
                      C’est important de savoir si ailleurs on ne serait pas mieux qu’ici, par hasard. 
                      Au moins faire le trajet oblige à penser à autre chose, ou à rien.
                      C’est important de penser à rien.

                      Je le lirai, ce livre.

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