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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Shutter Island, un film didactique brechtien ?

Shutter Island, un film didactique brechtien ?

Il se pourrait que le dernier film de Martin Scorsese, Shutter Island, ne soit pas aussi dépourvu d’intérêt qu’il n’y paraît de prime abord. Une invitation, certes pessimiste, est faite à se positionner éthiquement.

 « Vaut-il mieux vivre en monstre ou mourir en homme de bien ? » C’est sur cette alternative que se conclut le film Shutter island adapté du roman de Dennis Lehane. L’intrigue, reconnaissons-le, n’est pas des plus fines. Le coup de théâtre est attendu : l’inspecteur Daniels qui vient enquêter sur une disparition dans un hôpital psychiatrique est en fait un patient qui hallucine son histoire. L’intérêt véritable de ce film réside ailleurs et il se pourrait qu’il y ait une leçon à tirer –  qui tient presque d’un didactisme brechtien. Que choisirons-nous, car il faut choisir : vivre en monstre ou en homme de bien ?

Au fond, de quoi est-il question dans Shutter island ? Très logiquement, d’isolement : des patients enfermés dans un hôpital sur une île, des malades que les délires et les hallucinations rendent inaccessibles aux sains d’esprit. Mais également de trous et d’obturateurs que l’on se trouve pour les boucher – c’est bien le sens de « shutter ». Une vieille psychiatre trouvée au fond d’une grotte, des trous de mémoires, des énigmes… et le délire comme moyen de combler tout cela, de faire sens : la théorie du complot qui se décline en paranoïa à thèmes de persécution, de contrôle de la pensée, d’empoisonnement de la nourriture… On peut reconnaître vaguement le référentiel théorique qui sert de support à l’intrigue : un freudisme à l’américaine (coloré entre autres par les conceptions qu’Anna Freud développa dans son livre Le Moi et les mécanismes de défense). Le psychotique serait quelqu’un qui aurait des mécanismes de défense (délire, hallucination) moins élaborés, moins efficaces qu’un névrosé (sublimation, rationalisation…). Je crois reconnaître dans le bureau du psychiatre un portrait d’un analyste célèbre – n’est-ce pas Ferenczi ?

Il est un enjeu qui parcourt le film : deux tendances thérapeutiques se distinguent. Le psychiatre de l’île, le docteur Cowley, est partisan d’une utilisation minimale de psychotropes et d’une tentative de comprendre le délire du patient afin de l’aider à l’en sortir. A l’opposée : les tenants d’une psychiatrie plus invasive et de la lobotomie systématique. Si le docteur Cowley parvenait à guérir Daniels de son délire, à lui faire accepter qu’il n’est nullement un inspecteur chargé d’une enquête au sein de l’hôpital mais un patient souffrant, alors le recours à la lobotomie pourrait être évité à l’ensemble des patients. On apprend ainsi que cette histoire d’enquête s’est déjà répétée de nombreuses fois, et chaque fois, Daniels a refusé la vérité de sa condition de malade halluciné. Car s’avouer son délire, ce serait aussi avouer une insupportable vérité : il n’a pu sauver ses enfants de la folie meurtrière de sa femme qu’il a ensuite lui-même tuée ; cette terrible vérité qui le conduira à la folie.

Alors qu’enfin Daniels accepte pour la première fois sa condition de malade, il semble retourner à son délire d’enquête policière dans un second temps, comme s’il avait tout oublié. Et se tournant vers son thérapeute référent qu’il croit être son coéquipier, tandis qu’il se dirige sereinement vers sa lobotomie, il lui adresse ces mots : « vaut-il mieux vivre en monstre ou en homme de bien ?  ». Ces propos sybillins attestent d’une chose : ce fou ne l’est pas tant que ça. Aussi délirant soit-il, il a pris bonne note de sa condition précaire. Il sait que son angoisse, il ne la tient à distance qu’au prix de ses défenses psychiques. Aussi, en un sens, est-il en bonne voie de guérison, lui qui feint presque à présent sa maladie. C’est donc que le docteur Cowley a su faire émerger du fond du délire de Daniels une conscience du pathologique. A dire vrai, pourtant, je ne suis pas sûr que le monstre soit vraiment où on le croit : si par « vivre en monstre », Daniels entend vivre en meurtrier de sa femme et de ses enfants, alors oui, sans doute vaut-il mieux marcher vers une lobotomie qui fera de lui un homme qui n’aura plus le sens de cette culpabilité intenable, un homme de bien, un inspecteur de police… C’est faire, au fond, le choix de la moindre souffrance en sacrifiant un morceau de cerveau et de conscience. Si au contraire on réalise que faire ce choix de « vivre en homme de bien », comme s’il était policier, c’est condamner du même coup tous les autres patients à une lobotomie certaine, sans que la méthode de Cowley ne puisse en aider aucun, alors il faudra bien se résoudre à ce que son choix est bien le choix du monstre égoïste qui sacrifie les autres pour s’assurer une bonne conscience virtuelle.

Quel choix aurions-nous fait à sa place ? Aurions-nous été capable de l’Acte éthique, celui qui aurait assumé la responsabilité des actes monstrueux passés pour permettre à d’autres de connaître aussi la douloureuse réalité de leurs conditions ? Le pessimisme de ce film se situe ici : il semble que l’auteur nous dise qu’il vaut mieux se bercer d’illusions, qu’il est préférable de ne pas aider les autres à aller regarder au-delà de leurs illusions, car ce qu’on y trouve n’est rien qu’une culpabilité, un tragique douloureux, une île de solitude peut-être plus radicale encore que celle du délire. Ce film, en dernière analyse, raconte l’histoire de Néo qui n’aurait pas accepté de s’éveiller de la Matrice, ni d’aider les autres hommes à s’émanciper. Un Néo paresseux, qui aurait préféré la douceur de l’illusion au courage de la destinée héroïque.
 

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8 réactions à cet article    


  • Vilain petit canard Vilain petit canard 20 avril 2010 11:43

    Vous auriez dû mettre dans votre introduction : attention, je vais dévoiler la fin que tout le monde s’acharne à ne pas dire aux pauvres gusses qui n’ont pas encore vu le film.


    • LADY75 LADY75 20 avril 2010 11:51

      Lady Panam’dit :

      « De quoi parle-t-on au juste ici ? Du bouquin de Lehane (excellent !), du scenario révisant celui-ci pour sa transposition hollywoodienne ? Du travail de cinéaste de Scorcese ? »


      • a.mary a.mary 20 avril 2010 12:24

        J’essaie de souligner les effets subjectifs que cette fiction convoque chez le public. A ce que j’ai compris, en discutant avec ceux qui avaient lu le livre, ces effets seraient moindre dans le roman. Suis-je capable d’assumer ma condition de coupable ? Le héros véritable ne serait-il pas celui qui peut regarder sa honte en face et l’assumer ?

        Plus largement, c’est un peu de mon inquiétude qui passe : vivons-nous à présent dans un monde qui voit l’héroïsme chez celui qui sacrifie les autres pour son confort ? - car j’ai été frappé d’entendre tellement de personnes m’assurer que cette fin est optimiste.

      • Vincent Delaury Vincent Delaury 20 avril 2010 12:48

        a.mary : « - car j’ai été frappé d’entendre tellement de personnes m’assurer que cette fin est optimiste. »

        Comme c’est une fin ouverte, les réactions à la fin du film sont, de ce fait, partagées...


      • LADY75 LADY75 20 avril 2010 13:52

        Lady Panam’ dit :

        « La fin... Point crucial dans le cinéma hollywoodien beaucoup plus que dans le nôtre.
        Le »final cut" échappe le plus souvent au réalisateur car bien souvent se le réserve le producteur... D’où certains films où l’issue paraît totalement décalée avec la dynamique du récit, symptôme, dans certains cas, d’une modification imposée..

        Un film peut choquer.. mais cette violence sera considérée comme neutralisée si, au final, tout semble rentrer dans l’ordre et si le récit n’apparait plus que comme une parenthèse vite oubliée.

        Dans certains cas, différentes fins sont proposées à un panel de spectateurs et le choix s’effectue selon les réactions enregistrées..

        Je n’ai point vu ce Scorcese, jai lu le roman de Lehane.. je ne peux donc comparer les écarts entre les deux oeuvres..


        • a.mary a.mary 20 avril 2010 14:52

          En effet, les effets de censure (de refoulement ?) dans les films ont leur importance. Il serait intéressant d’en voir une version non-tronquée.


          A Vincent Delaury : pour moi, il n’est pas du tout évident que la fin de ce film soit ouverte. La référence aux articles de Freud « la perte de réalité dans la névrose et la psychose » et « névrose et psychose » (dans leur lecture américaine, un peu naïve) peut nous faire penser qu’il y a eu un mouvement d’internalisation de la contradiction : d’abord, contradiction entre Daniels et le reste du monde (son conflit oppose son psychique à la réalité), puis, contradiction interne à Daniels (conflit intrapsychique). Ce déplacement de l’antagonisme est portée au sublime dans ce trait d’esprit « vivre en monstre ou mourir en homme de bien » qui relève d’une dialectique névrotique et qui compte pour preuve de la réussite du traitement (son thérapeute référent le réalise !).
          S’il y a ouverture, ce n’est pas la fin de la fiction qui est ouverte, c’est simplement qu’il y a un retour au sens, à l’équivoque, à l’ambigüité. Nous pouvons certes partager l’aveuglement sur soi de Daniels (se croire un homme de bien), mais étant extérieur à la fiction, il nous est plus facile de juger, et de décider de notre position. L’ouverture dont l’on pourrait parler, c’est l’écart irréductible entre la situation d’énonciation du héros (il court à sa trépanation, il y aura des conséquences pour les autres malades...) et ce qu’il dit ou croit dire.

          • Yan F 21 avril 2010 16:11

            Je ne vois aucune ouverture à la fin, mais une belle cloture du sens, aussi grossière que l’image du phare pour désigner la paranoïa. Je vois, peut-être suis-je obtu, la simple rencontre, fréquente mais néanmoins talentueuse entre la psychanalyse et le moralisme américain. Quand Freud rencontre Holliwood, je ne peux m’empêcher de penser au passage des découvertes viennoises sur le nouveau continent : un nouveau moyen de controler les moeurs.
            L’alternative finale n’a rien d’éthique puisque le choix est faussé : d’un côté par la maladie (a-t-on le choix d’être malade) et de l’autre par le moralisme (entrer dans le moule ou devenir une sorte de bête)
            Le procédé est grossier et stupide, inquiétant seulement par le talent du metteur en scène et de l’acteur qui pourrait presque nous faire prendre des vessies pour des lanternes.
            Pauvre Brecht, comme il aurait detesté ce film


            • a.mary a.mary 21 avril 2010 18:35

              Vous avez raison. Une rencontre ratée : Freud aurait dit en débarquant en Amérique qu’il leur apportait la peste... est-ce naïveté de sa part ? Puis son refus répété de cautionner les premières tentatives de porter la psychanalyse au cinéma. Nos abstractions théoriques se prêtent mal à être transposé dans les arts plastiques, aurait-il dit en substance.


              La question que vous posez, a-t-on le choix d’être malade ?, est pertinente... et il se pourrait que la réponse ne soit pas si évidente. Pour Lacan, la structure psychique (névrose, psychose ou perversion) relève presque d’une position éthique ; je crois qu’il parle d’un choix d’avant le sujet. Je vous répondrai que de toute façon, tout choix est toujours faussé en quelque façon.

              Le film est catastrophique, non pas (seulement) pour sa méthode « grossière et stupide ». Il l’est car il met en scène une faillite du choix éthique. C’est faire le choix, le dernier, de s’ôter la possibilité du choix. Néo refusant de rien faire, certes ; mais aussi, Antigone acceptant tranquillement les lois de la cité. Cette faillite est détestable, je vous l’accorde. Son intérêt est tout de même de nous placer dans la position d’une Antigone écoeurée par toute cette moraline.

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