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Sofonisba

Tous les amateurs d’art connaissent la ville de Crémone grâce au génial compositeur Monteverdi et surtout aux fabuleux luthiers dont les noms résonnent comme autant d’accords parfaits : Amati, Stradivarius ou Guarnerius. Peu nombreux sont en revanche ceux à qui le nom des sœurs Anguissola est familier. Au nombre de six, ces demoiselles étudièrent toutes la peinture dans la superbe cité lombarde. Mais seul le nom de l’aînée est passé à la postérité. L’histoire remonte au 16e siècle. Nous sommes à Crémone, probablement en 1532. Amilcare Anguissola est sénateur. Il voue une admiration sans borne au célèbre général Hannibal Barca...

 Pas de chance : c’est à une fille que donne le jour son épouse Bianca Ponzone, issue comme Amilcare d’une famille noble. Nanti d’un petit robinet, l’enfant eut aussitôt reçu le prénom du Carthaginois. Privé de cet appendice, le bébé hérite de celui de Sofonisba, prénom de la fille aînée… d’Hannibal !

Cinq autres demoiselles suivront (Elena, Lucia, Europa, Minerva et Anna Maria) avant qu’un garçon pointe enfin son nez dans les couches de sa mère. Né au septième rang, il n’est toutefois plus question de lui donner l’illustre prénom. Qu’à cela ne tienne, ce sera Asdrubale en hommage à un autre général carthaginois, le frère… d’Hannibal ! Une tradition décidément bien ancrée dans la famille : Amilcare Anguissola porte lui-même le prénom du père… d’Hannibal !

Comme il sied à des jeunes filles de la noblesse, le sénateur Anguissola tient à donner une éducation de qualité à ses enfants, notamment dans le domaine des beaux-arts, si prisé durant cette formidable Renaissance italienne. L’une après l’autre, les six filles prennent les pinceaux. Des outils dont se détournera Astrubale, plus attiré par la musique et peut-être désireux de se démarquer de ses sœurs*.

Manifestement douée pour l’art pictural, Sofonisba est confiée en 1546 au peintre maniériste Bernardino Campi avec sa sœur Elena avant de devenir seule – Elena est entrée au couvent –, l’élève du peintre Bernardino Gatti en 1553. Elle reste trois ans avec ce dernier puis part à Rome où elle rencontre Michel-Ange dont elle reçoit les conseils et les encouragements.

Sofonisba à la Cour d’Espagne

Après Rome, c’est à Milan que l’on retrouve Sofonisba. L’interdiction faite aux femmes d’étudier l’anatomie – un interdit que lèvera la rebelle Artemisia Gentileschi** un demi-siècle plus tard – limite la Crémonaise au portrait statique. Et sa condition l’empêche de faire de la peinture un métier à part entière. C’est donc une dilettante éclairée qui réalise dans la capitale lombarde le portrait du duc d’Albe.

Un portrait dont le duc se montre très satisfait. Au point qu’il recommande Sofonisba au roi d’Espagne Philippe II qui cherche un professeur de peinture pour sa nouvelle épouse, Elisabeth de Valois. C’est ainsi qu’en 1559 Sofonisba part pour Madrid où elle devient peintre de cour et dame de compagnie d’une très jeune reine de… 14 ans.

1570. Onze ans se sont écoulés à la cour d’Espagne durant lesquels Sofonisba a enseigné l’art de la peinture à la reine et réalisé de nombreux portraits de nobles espagnols. Mais à 38 ans, les choses ont évolué : la reine est morte en couches deux ans plus tôt et il est temps pour Sofonisba d’envisager un mariage. Généreusement dotée par Philippe II, elle épouse Fabrizio Moncada, fils du prince de Paterno et vice-roi de Sicile.

Une Sicile où le couple part s’installer, avec l’accord du roi, en 1578. Un an plus tard, Sofonisba, devenue prématurément veuve, réembarque pour le continent. Son voyage, étalé dans le temps, la conduit à Livourne puis à Pise où, contre l’avis de sa famille, elle épouse en 1580 un capitaine de galère génois, Orazio Lomellini, rencontré sur le bateau du retour.

Installée désormais à Gênes dans la grande maison de son nouveau mari, Sofonisba poursuit sa carrière de peintre sans trop de soucis financiers grâce à une rente que lui a faite Philippe II. Entretemps, sa réputation s’est largement étendue dans les milieux artistiques au point que Sofonisba reçoit nombre de jeunes artistes venus – y compris de la lointaine Flandre – lui demander des conseils et parfois une aide financière. Le temps passant, Sofonisba se fait en effet mécène pour aider de jeunes artistes méritants avec d’autant plus de générosité que ses propres capacités visuelles s’amenuisent.

La partie d’échecs

En 1620, Sofonisba réalise son dernier autoportrait. Ayant définitivement renoncé à peindre, elle quitte son atelier génois et retourne en Sicile après avoir reçu et conseillé en 1623 le jeune prodige flamand Antoon Van Dyck.

Sofonisba Anguissola décède à Palerme en novembre 1625, à l’âge de… 93 ans. Fait unique dans les annales de la peinture du 16e siècle, elle a réussi à faire carrière dans ce milieu fermé et misogyne alors qu’elle n’était pas issue d’un milieu artistique. D’autres femmes de la Renaissance, de Lavinia Fontana à Artemisia Gentlileschi en passant par Barbara Longhi ou Fede Galizia, ont légué à leur nom à la postérité, mais toutes étaient nées dans des familles d’artistes reconnus. Sofonisba ne doit donc sa réussite qu’à ses propres qualités et à son opiniâtreté. À moins qu’elle n’ait bénéficié de la protection céleste… d’Hannibal ?

Pour illustrer cet article, j’ai choisi l’un des tableaux les plus célèbres et sans doute le plus surprenant de Sofonisba Anguissola. Intitulé La partie d’échec, ce tableau (conservé au musée Narodowe de Poznan) met en scène une femme (probablement une servante) et trois des sœurs de l’artiste. L’étonnant ne réside évidemment pas dans cette partie d’échecs assez banale, mais dans les regards des sujets : tandis que la servante à les yeux braqués sur l’échiquier, Minerva regarde Europa qui regarde Lucia qui regarde… le personnage invisible sur la toile, autrement dit le peintre, sa sœur Sofonisba !

Trois autres tableaux complètent cet aperçu : le premier représente Asdrubale en compagnie de ses sœurs Minerva et Anna Maria, le second Minerva, le dernier étant un émouvant autoportrait de Sofonisba âgée. Une cinquantaine de toiles de l’aînée des Anguissola ont été authentifiées avec certitude. La plupart sont conservées dans les musées italiens (notamment à Crémone et aux Offices de Florence) ainsi qu’à Madrid (musée du Prado). 

* Curieusement, on retrouvera un clivage de même nature des siècles plus tard dans la famille Brontë  : Charlotte, Emily et Anne seront toutes romancières, tandis que leur frère Branwell choisira la peinture !

** J’ai consacré à cette femme géniale et meurtrie un précédent article sur AgoraVox intitulé Artemisia. Les commentaires qui l’ont accompagné sont à l’origine de la présente biographie de Sofonisba Anguissola.

Documents joints à cet article

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11 réactions à cet article    


  • Mania35 Mania35 5 juin 2009 12:06

    Bonjour Fergus,
    Je ne connaissais pas Sofonisba. Merci pour la découverte de cette artiste et de son oeuvre. Très bon article.
    Bonne journée. 


    • Fergus fergus 5 juin 2009 13:53

      Salut, Mania, et merci pour ce commentaire.

      De manière générale, les femmes artistes sont injustement méconnues. Cela vaut pour Sofonisba Anguissola, mais surtout pour Artemisia Gentileschi dont l’oeuvre et la vie ont été un sujet de roman (cf. celui d’Alexandra Lapierre).


    • Fergus fergus 5 juin 2009 13:57

      Merci, Parkway, pour votre message.

      Il est vrai que l’usage du vote est parfois surprenant...

      Bonne journée à vous.


    • Yohan Yohan 5 juin 2009 17:58

      Superbe sujet Fergus. Tu m’en bouches un coin. C’est la peinture que j’aime..celle de Memling, et d’autres


      • Fergus fergus 5 juin 2009 19:30

        Re-bonjour, Yohan.

        Il est vrai que la peinture de Memling, et de manière générale de toute l’école flamande, est superbe, surtout si l’on pénètre dans le détail des scènes souvent foisonnantes.

        Dommage que la peinture flamande n’ait pas, à ma connaissance, donné sa chance à des femmes comme en Italie (dès la Renaissance) et plus tard en France.

        Merci de ta visite.


      • claude claude 5 juin 2009 23:34

        bonsoir,

        encore une fois, loin des tumultes du monde, vous nous entrainez dans une jolie ballade au cœur de la renaissance.

        ces portraits sont empreints de sensibilité, de tendresse et d’une chaleur qu’on ne retrouve pas souvent chez les peintres masculins, plus académiques dans leur composition.

        on a presque l’impression que les enfants ont été photographiés !

        merci pour cette belle histoire...


        • Fergus fergus 6 juin 2009 08:43

          Bonjour, Claude, et merci pour ce commentaire.

          J’avoue que j’ai un faible pour l’oeuvre de ces femmes, injustement oubliées ou marginalisées dans l’histoire de l’art par un machisme qui a très longtemps prévalu dans les milieux artistiques et qui perce encore ici et là.

          Raison de plus pour rendre hommage à celles qui ont bravé les usages de leur temps, parfois dans une attitude de défi rebelle, telle la superbe et meurtrie Artemisia Gentileschi pour qui j’ai décidément un faible.


          • hans 6 juin 2009 12:49

            Merci à Fergus pour ce sujet que j’ignorais, @ claude
            c’est mieux que la photographie la peinture ,, cela retrenscrit le subjectif et c’est super ....
            la phot ne fait que de l’objectif (meme si manipulée par le photographe) la peinture est immense de tout....
            Bien à vous comme dirait RDP


            • Fergus fergus 6 juin 2009 13:11

              Bonjour, Hans, et merci de cet intérêt pour un sujet pouvant, à notre époque, apparaître un peu austère et éloigné des pôles d’intérêt dans lesquels la pensée unique médiatique cherche à nous enfermer.

              D’accord avec vous pour ce qui est de la peinture comparée à la photographie. Cela dit, le subjectif existe également en photo, mais cette discipline n’offre évidemment pas les mêmes possibilités que l’art pictural. Et c’est d’ailleurs pour cela que l’on continue à peindre sur notre bonne vieille planète avec des sensibilités parfois très éloignées (cf. la superbe peinture aborigène)... 


              • claude claude 8 juin 2009 11:35

                bonjour,

                je parlais de photographie, car celle-ci permet de saisir des instants furtifs.
                ces portraits d’enfants laissent transparaitre toute la spontanéité, et la légèreté de l’enfance.

                concernant la photographie, je ne suis pas d’accord avec vous : il y a des grands photographes, dont l’art touche à la perfection : certaines photos sont aussi parfaites que peuvent l’être un tableau :
                je pense à man ray, cartier bresson, franck capa, robert doineau...

                mais aussi à la sublime annie leibowitz, dont la formation de peintre transpire dans certains de ces portaraits : elle joue avec la lumière, les matières, la composition picturale...

                voici 2 portraits directements inspirés de la période flamande ::

                 

                le premier, joue avec la lumière et les formes... la coiffe de la jeune fille est constituée d’un matériau surprenant

                le second, est celui d’élisabeth ll, là aussi la lumière joue un rôle important et il se dégage de la photo une impression de solitude, de mélancolie et de majesté,


              • Fergus fergus 8 juin 2009 13:53

                Bonjour, Claude.

                Ces deux photos sont effectivement très intéressantes.

                La première parce qu’elle constitue, avec ce sac en plastique en guise de coiffe, un évident clin d’oeil à la peinture hollandaise, et notamment aux portraits de jeunes filles par Vermeer. Mais un clin d’oeil en forme de pastiche qui aurait gagné, selon moi, à être plus travaillé dans les contrastes pour mieux coller à sa référence picturale.

                La deuxième photo est en revanche parfaite, tant dans la lumière et les contrastes que dans la scénographie et le cadrage. Mais on dépasse là le simple clin d’oeil pour coller à la peinture classique qui a prévalu dans toutes les cours d’Europe aux 17e et 18e siècle. Du grand art en effet !

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